Le Cluedo et l’Auteur : la recherche du créateur perdu

Une amie avait un jour relevé cette citation de Pierre Pascal que l’on peut retrouver dans la préface de L’Idiot de Dostoïevski :

Ce narrateur n’est pas l’auteur. Il n’est pas, comme l’auteur, celui qui sait tout du caractère et des intentions des personnages et des dessous de l’intrigue. Il tâche seulement de savoir. Il doit parfois se contenter de suppositions. Il interprète à sa manière, et il fait part au lecteur du résultat auquel il est parvenu.

Cette citation l’avait marquée, et plus j’y pensais, plus elle me marqua également. En effet, étais-je l’auteur ou la narratrice de mes romans ?

Pourquoi se poser cette question en apparence idiote : évidemment que c’est moi, l’auteur, qui d’autre ? Qui s’assoit devant son pc tous les matins pour pondre une ligne ? Qui s’arrache les cheveux à corriger le premier jet des premiers chapitres ? C’est bibi. Sauf que.

Sauf que moi non plus, je ne sais pas tout, je ne planifie plus parce que je me rends compte que c’est inutile du fait de mon ignorance et de mon incompréhension de certains de mes personnages. Je ne me sens pas être le seul maître à bord lorsque j’écris mon roman Le Chœur des Oiseaux. Mais pourquoi ?

Une idée qui commence par une histoire de fantômes :

Déjà, il faut bien reconnaître que je ne me sens auteur de rien. Plusieurs fois j’ai pu dire que je ne crée pas, que ce soit les personnages ou l’intrigue. Souvent, je me dis et me ressens comme hantée, et c’est de cette position-là que j’écris.

Hantée, cela pose la question de par quoi ou qui. Je suis hantée par des personnages qui ont commis des gestes ou des paroles graves, importants. Ces personnages fantomatiques, je les rencontre de diverses façons : un croquis, un rêve, parfois une musique, parfois une image. Une sorte de coin de mur, d’angle mort dans ma conscience et au détour le personnage s’impose. Une fois que le personnage est là, je ne décide de rien, je le découvre, je tente de le comprendre. C’est parfois très facile parce que le personnage est bavard et veut être raconté. C’est parfois difficile parce que le personnage n’a pas tout de suite confiance, qu’il est timide, qu’il ne se comprend pas lui-même ou qu’il décide de me mener en bateau parce que : pourquoi pas !
Je vois donc mes personnages comme des fantômes, des échos. Leurs histoires sont comme déjà. Si ces personnages me hantent comme des fantômes, c’est peut-être qu’en quelque sorte, ils sont déjà morts (on notera cependant que ce ressenti est très différent vis-à-vis de personnages de mon deuxième projet de roman, L’Enfant Roi). Et ce qu’ils demandent c’est que je porte leur histoire. Que j’en témoigne. Là, on recroise la remarque de la préface de L’idiot. Je suis moins auteur que narrateur parce que j’assiste à quelque chose qui se produit pour mon regard par ceux qui l’ont vécu et je dois en témoigner. Je dois le traduire, le comprendre, le raconter. Le transmettre.
Il y a sans doute l’idée d’en garder une trace, d’en attester la réalité, mais il y a surtout la question d’une résolution. La représentation continue encore et encore, jusqu’à ce que je puisse la dire, l’écrire, correctement, justement, esthétiquement. Toutes ces valeurs entrent en ligne de compte parce que je dois fournir la représentation finale en quelque sorte, la justesse du propos, cette chose qui n’est jamais dite mais qui est le fil rouge entre les mensonges, les omissions, les regards détournés… Mes personnages, tous fantômes qu’ils sont, ont de sacrés inconscients !

Où l’on interpelle un audacieux suspect :

Recentrons nous un peu. Donc, je suis un auteur hanté qui ne choisit et ne crée pas ce qu’il écrit. J’écris ce que j’entends et ce que je vois, ce que je devine et ce que j’interprète, ce que je comprends des personnages qui sont venus me chercher pour écrire leur histoire.
Très bien, qui est l’auteur ? Question. Les soupçons se portent alors sur le personnage central du Chœur des Oiseaux : Caleb.

On pourrait le croire, mais je crois que non. Caleb est l’auteur, littéralement, de mes personnages, enfin, des deux principaux (en tant qu’il est leur père). En cela oui, il est omniprésent. Oui, c’est le metteur en scène, celui qui conduit aux actes. Mais non, ce n’est pas profondément l’auteur. Il est l’origine du conflit, l’origine de l’irrésolu. Il est littéralement, je crois, ce que Lacan nomme le nom-du-père, dans le sens où Caleb c’est à la fois l’indicible et celui qui est au cœur de tout langage, de toute pensée. Il est le point, le poids, le capiton, la gravité qui relie chez les autres le geste à l’affect, l’action à la pensée (aussi prisonnière soit-elle). Il crée le drame, il est comme l’énergie, le mouvement. Mais ce n’est pas lui l’auteur quand j’écris du point de vue de Léandre. Enfin si, mais pas tout à fait. Je passe derrière lui, ça, c’est certain. Mais peut-être justement que Caleb est le contraire de l’auteur. Caleb c’est la source du mensonge, et c’est le silence contre lequel finalement mes personnages, en venant me trouver, luttent. Dans l’acte d’écrire, de faire du texte, de narrer, de témoigner, il y a quelque chose qui va paradoxalement contre Caleb. Et paradoxalement quelque chose qui va pour lui aussi, très certainement, puisque c’est son image qui se construit. Je suis l’auteur de Caleb en un sens, autant que je ne le suis pas. Peut-être que Caleb est ce qu’il faut saisir par l’écrit, tant pour ses fils que pour moi. Il ne peut pas être l’auteur parce qu’il n’est qu’oralité et disparitions.

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Yılmaz Photography

L’enquête se poursuit avec une inquiétante étrangeté :

Quand on étudie la psychologie, on finit vite par se dire que cette mystérieuse entité qu’est l’auteur se trouve finalement être notre bon vieil inconscient freudien, que l’on fait bien de considérer comme une personne relativement indépendante en tant que le mien s’arrange pour que je comprenne bien que lui sait et que je ne sais pas. Je sais donc, sans savoir que je sais. Ma certitude, c’est qu’une chose a eu lieu, que chacun en a un vécu spécifique, et qu’il faut que je le raconte.

L’idée me vient qu’on devient peut-être auteur uniquement dans une finalité. Je ne peux être que narrateur pour le moment car, même si je connais mes personnages extrêmement bien (quand même, après 9 ans de vie commune !), je découvre quand j’écris. Ils agissent sans que je n’intervienne, attirent mon regard ici, ou là, dérivent, me mentent, cherchent à me cacher des choses, en révèlent d’autre au détour d’une réplique sans que je ne puisse décider de rien : ça arrive parce que c’est comme ça, je ne suis que le témoin embarqué. Mais peut-être qu’à la fin du témoignage, quand j’aurais honoré ma part du contrat, je me considérerai comme auteur de cette transmission.

Si nous avons ici passé en revu les coupables possibles, il paraît vraisemblable de soupçonner un complice à l’Auteur : le Lecteur !

 

Et vous ? Vous considérez-vous plutôt comme auteur ou narrateur de votre histoire ? Pour quelles raisons ? Avez-vous déjà eu la sensation d’être passé de l’un à l’autre ? Vos réponses et vos réflexions sont les bienvenues !

 

Crédit image à la une : Evening Poetry de Mon-Artifice.deviantart.com
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9 commentaires sur “Le Cluedo et l’Auteur : la recherche du créateur perdu

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  1. Salut salut ! ^^
    Maintenant c’est moi qui viens noircir les pages de ton blog, héhé.
    J’aime beaucoup la distinction que tu reprends ici, entre auteur et narrateur. J’ai un peu le même ressenti que toi, parfois je me sens plus narratrice qu’autrice parce que je ne sais pas trop où je vais et que je ne planifie rien, ou en tout cas pas grand-chose. Mais j’ai tendance à penser que des personnages trop construits, réfléchis, sont beaucoup moins intéressants que ces fantômes dont tu parles, qui parfois ne se connaissent même pas eux-mêmes (c’est tellement humain !). Je pense que c’est là qu’on arrive à une certaine épaisseur, quand les personnages se racontent avec toutes leurs faiblesses, et finalement à ce moment-là, le narrateur comme l’auteur doivent savoir se faire oublier.

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    1. Ta dernière phrase me parle beaucoup. J’ai un peu ce sentiment que s’ils sont des fantômes dans mon monde, pour moi, quand j’écris, c’est moi qui devient leur fantôme. Dans mon premier jet, ma trace est très présente parce que je ne comprends pas encore tout, je me raccroche parfois à ce que je connais. Et c’est marrant de voir que le travaille de réécriture pose une relation totalement différente, des distances et des implications qui ne sont pas les mêmes. C’est là qu’est finalement tout l’équilibre entre l’auteur, les personnages et de l’acte narratif.

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  2. C’est toujours un plaisir qu de découvrir tes réflexions ^^ C’est assez marrant parce que tu conscientise ce que j’ai retrouvé dans beaucoup d’interviews d’auteurs et qui a été aussi ce que j’ai vécu avec Lignées : la nécessité de transmettre, comme si tu étais juste un passeur d’histoire, mais que tu ne la possédais pas. J’ai vraiment ressenti cette absence de maîtrise quand j’écrivais Lignées, j’étais presque en transe. Quand j’ai corrigé la première fois le roman, ce que je lisais ne me semblait pas avoir été écrit par moi, je ne m’en souvenais même pas, en fait xD Les dix-quinze jours que j’ai passé vissée à mon ordinateur m’ont paru être très courts, en fait ^^ »
    Comme Elodie, plus haut, je suis aussi du genre à ne rien planifier et à écrire en me lâchant totalement, parce que j’aime bien cette sensation de perte de contrôle. Ça contrebalance le fait que je sois une maniaque du contrôle pour le reste de ma vie xDDD Cela dit, mon rapport à l’écriture est devenu plus maîtrisé ces dernières années. Déformation universitaire, je crois. Mais je continue de beaucoup me lâcher sur certains textes (que tu auras le loisir de bêta-lire, d’ailleurs ❤ )

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    1. Oui, j’avais pu voir des approches similaires, d’ailleurs encore récemment avec ton article « prendre la plume ». Je ne dirais pas que je me sens uniquement comme une passeuse d’histoire, car il y a un lien d’appartenance qui me paraît de plus en plus évident. Appartenance mutuelle cependant. Quelque chose d’enraciné en tout cas, et qui ne se laisse pas arracher facilement !

      Il me tarde donc de lire ça 😉

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      1. C’est assez marrant, parce que les réponses que j’ai reçues, c’était soit totalement « je suis un passeur, l’histoire m’échappe » soit, au contraire, totalement « j’ai la mainmise sur ce que j’écris » ; du coup, tu es à la croisée des deux ^^

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  3. Une réflexion intéressante, je te rejoins sur l’idée d’inconscient : je me suis moi-même rendu compte il y a quelques temps que c’est lui qui avait écrit mon roman alors même que je pensais être maitre de l’histoire. J’aime cette idée qu’il est une « personne relativement indépendante » puisque finalement on ne peut pas le penser et c’est lui qui nous écrit. J’ai d’ailleurs depuis créé une catégories de textes « parole au subconscient » où je laisse les mots s’aligner les uns à la suite des autres sans chercher à formuler une pensée quelconque, et bien souvent ce qu’ils révèlent est très instructif.
    Bref, il y en aurait encore tant à dire ! Merci d’avoir ouvert cette page, se poser des questions sur notre processus d’écriture ne peut être que bonifiant, j’en suis convaincue.

    Aimé par 1 personne

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