« Quelque chose de simple, car nous danserons bientôt. »

Le texte qui suit répond à un défi d’écriture où il était question de plonger dans l’univers de l’une de ses histoires. Je me suis donc prêtée au jeu avec une singulière torpeur, et je suis allée danser un peu parmi les fantômes familiers  du Chœur des Oiseaux ~

_____Ce sont des draps précieux qui sentent la poussière, de cela je suis sûre. Je n’ose pas m’y retourner, par peur de ce que je pourrais y trouver. Mon œil s’ouvre, se plisse sous les rayons froids d’un matin d’hiver. Des particules dansent en suspension dans cette chambre étrangère. Me suis-je endormie ici ? Sont-ce mes meubles que je ne reconnais pas encore ? La chambre est rose et ambre. Elle est grande, son plafond est haut. Elle avait du être belle, agréable à vivre. Mais elle avait fané comme ce bouquet de fleurs séchées sur la commode, où les araignées aiment à tisser leur toile. Est-ce que je rêve encore ?
____J’entends des pas de l’autre côté du mur, dans le couloir qui s’y devine, et me redresse, cherchant une excuse à mon existence. Quand la porte s’ouvre, elles entrent. Trois femmes vêtues de noirs, les mains jointes sur leurs tabliers blancs. Elles inclinent le buste devant moi et ne me regardent pas dans les yeux. Je vais pour balbutier que je suis désolée, que je ne me souviens de rien, mais elles n’attendent aucune parole de moi. Leurs mains pâles et abîmées me tirent doucement des draps, me mènent à la salle de bains, me déshabillent sans brusquerie mais je me sens hâtée par leur silence, leurs gestes si longtemps répétés qu’ils ont perdu toute saveur. Je les laisse me baigner. Mon âme est descendue si loin, en rêves, qu’elle ne semble plus se soucier de ce qui aurait dû la faire renâcler et cabrer.
____Lorsqu’elles me sortent du bain, elles se séparent. Une seule reste avec moi et m’aide à me sécher. Comme elle ne parle pas je me tais, rendue docile par l’atmosphère de ce lieu. Il me semble que la voix humaine n’y a plus résonné depuis des siècles, que tout est resté ainsi, prisonnier de la poussière et des choses passées. Le temps ne vient plus par ici que pour se perdre en nostalgie. Qu’ai-je à dire pour le convaincre de rester ou de m’emporter avec lui ?
____La femme sans nom me passe une chemise et s’agenouille en craquant des chevilles pour m’enfiler des bas. Une autre revient, m’enferme dans un serre-taille, le noue sans un regard. Mon sang revient, me monte à la tête. Ce sont les vêtements d’une autre. C’est le corps d’une autre. Un miroir ! Qui suis-je ?
____Les femmes sursautent lorsque je les repousse. Je m’arrache à leur mains silencieuses et si sages, je sors, claque la porte, la chambre, la troisième servante aère les oreillers par la fenêtre et tente de me prévenir qu’un bas a glissé sur mon talon. Elle s’affole de me voir prête à quitter la pièce et à me ruer dans le couloir. Car je ne suis pas cette femme qu’on habille et qu’on coiffe. Je ne suis pas celle pour qui on a cousu cette robe sortie pour moi. Elle veut me rattraper par le bras mais je hurle, agrippe la poignée de la porte pour me jeter dehors.
____Mais là, il y a lui.
____« Tu ne m’a pas averti de ta visite. »
____Son corps parle au mien. Il est trop droit, trop strict. Trop sauvage sous son costume noir. Pas ce masque avec moi, va ! Tu sais qui je suis et je sais qui tu es, Caleb !
____« Je n’avais pas prévu de venir, je réponds. »
____Ses yeux d’ambre dérivent par dessus mon épaule, s’arrêtent sur la robe. Il sourit, croise les mains derrière son dos et s’adresse aux chambrières :
____« Non, vous voyez bien que cette couleur ne lui sied guère. Allez chercher quelque chose de bleu dans la penderie du second. Quelque chose de simple, car nous danserons bientôt. »
____Les femmes s’inclinent à ses mots et nous quittent.
____« C’est bien que tu sois là, me dit-il, soudain sur le ton de la confidence. Il ne devrait pas tarder à rentrer.
____– Qui ça ?
____– Mon fils. »
____Il va pour partir, refermant la porte, je le retiens.
____« Lequel ?
____– Mon favori. »
____Je suis seule. Pour une fois, totalement seule. Car ceux qui m’habitent me reçoivent à présent chez eux. Un corps parmi les leurs, réel comme la douleur.

____La robe bleue est celle d’Irène. Comment dois-je le prendre ? Je sais qu’il aurait aimé sa mère, mais il aima qu’elle soit morte. On a coiffé mes cheveux, je n’ai pas pu lutter. Il avait parlé, les femmes ont obéi fermement. Quand elles eurent fini de m’apprêter de l’apparence d’une morte, elles me laissèrent quitter la chambre de l’épouse, traverser le couloir des ancêtres, descendre l’escalier de marbre blanc comme un tombeau. Il m’attendait au salon, ce grand salon où battait un cœur noir et blanc, le grand piano.
____Je connais celui qui joue. Je vois ses cheveux noirs tomber sur son visage tiré, maladif, si pâle que je veux le réchauffer entre mes mains et faire rougir son front d’un baiser. Caleb ne me laisse pas ce choix. Il se place entre le piano et mes pensées, dérobe mon regard. Il m’offre son bras.
____Nous dansons sans nous regarder. Ou plutôt il danse et je dois suivre. Il m’emporte dans son mouvement, accélère quand je veux reprendre mon souffle, ralentit quand je veux le doubler. J’ai envie de mordre sa bouche, mordre ses lèvres jusqu’au sang, lui effacer ce sourire qui ne veut rien dire ni rien aimer. J’ai envie de lui crever les yeux de mes ongles et j’ai envie de l’entendre hurler de douleur en s’écroulant à terre. J’ai envie de sentir ses mains broyer mes poignets pour me faire lâcher prise et j’ai envie de m’entendre un cri furieux.
____Nous dansons sans nous regarder. Cela vaut mieux.
____D’un mouvement brusque, nos tournoiements cessent et j’en perds l’équilibre. Je me rattrape à son bras tendu vers moi. Je me retourne pour suivre ce qui a retenu son attention. Son fils.
____Nos yeux se croisent. Il est plus jeune que l’image que je me fais le plus souvent de lui. Il ne boite pas encore et n’a pas besoin de canne pour se tenir là, droit désemparé, sur le seuil de la pièce. Je lâche le bras de Caleb, j’avance comme si je n’avais plus aucune notion des proportions ni de l’espace. Un vertige grave attire mon corps vers le sol. Je me bats contre l’oblique pour l’atteindre. C’est ça, traverser le miroir. Ma main me guide, elle balaie l’espace devant moi, tâtonne jusqu’à sa joue encore lisse. Son contact me transperce le ventre. Je sens ses pleurs sous mes doigts. Il n’y a pas de larme, ni de sanglot. Quand Andrea pleure, c’est intérieur. C’est cette vibration en lui, qui cogne pour sortir, jusqu’à ma dislocation. Je ne sais pas contenir ça ; la tempête déchire mes voiles. Il me ramène à une lourdeur qui n’est pas de moi, mais que nous partageons malgré nous. Qui nous rend frères.
____Le mystère est trop grand, l’abîme trop profond. Cet étrange miroir du double : est-ce cela que je veux être ? Est-ce cela que je suis ? Lequel de tous ces fantômes est le mien ?
____Le piano, qui s’était arrêté, reprend. Un violon l’accompagne. Le son nous déchire les entrailles. Répondant à l’ordre, Andrea m’entraîne dans la valse abandonnée là, laissée en plan. Il n’ose pas serrer ma taille, je ne veux pas que Caleb nous regarde. Alors je ne le quitte pas des yeux, je ne vois que lui. Je n’ai plus la moindre idée de mon nom. Qui suis-je devenue ?
____La tête me tourne, Andrea serre mes bras quand je recule. Je le repousse. Je dérive en arrière, les mains sur mes tempes. Le violon s’arrête, le piano se tait. Mon crâne est une enclume où l’on bat le fer. On m’enserre les épaules, mais je ne vois plus rien. On me conduit doucement, on me dit : « Fais attention à la marche ». Je reconnais cette voix qui ne sait pas se faire entendre. Une voix si douce, pour respecter le silence des pierres. Ses longs cheveux noirs frôlent ma gorge quand nous montons, un étage, un couloir, une porte, une chambre, un lit. Il m’assoit, me demande si je veux boire. Le soleil m’aveugle.
____« Ferme les rideaux. »
____Il m’obéit.
____J’ai besoin de dire son nom pour le faire exister. Je vois son sourire, pâle comme la nuit.
____Je m’allonge.
____« J’appelle les domestiques, elles t’aideront. »
____Il ne dit pas « pour la robe », il quitte la chambre. Le serre taille m’étouffe, je suis échouée dans cette chambre rose et ambre, qui avait dû être belle avant qu’elle ne fane. Comme ces fleurs séchées. Comme ces draps précieux, qui sentent la poussière.

Publicités

2 commentaires sur “« Quelque chose de simple, car nous danserons bientôt. »

Ajouter un commentaire

  1. Je l’avais déjà lu, ce texte, je pense. Ou bien j’hallucine et il m’est étrangement familier ^^ »
    En tous cas, il est toujours aussi poignant et redoutablement bien écrit.

    J’admire ta relation fusionnelle avec ton projet (même si je sais que ça peut être LÉGÈREMENT obsessionnel xD Lignées aussi était obsessionnel à l’époque) ^^ C’est quelque chose que je ne retrouve plus autant. Maintenant lorsque j’écris, c’est toujours un plaisir, bien sur, mais ce n’est plus aussi investi émotionnellement, ni aussi obsédant. Je me dis que le fait d’être mieux dans mes pompes doit jouer beaucoup dans mon rapport à l’écriture. J’ai toujours besoin de verbaliser des choses et compagnie, mais j’ai l’impression d’être moins dans le déni des événements, d’arriver mieux à cerner les points douloureux, sans avoir besoin de l’écriture comme lien à l’inconscient.

    Aimé par 1 personne

    1. Il est possible que tu l’aies vu trainer sur HdR (ou alors tu es prisonnière d’une terrible boucle temporelle), en effet !

      Si j’ai ce côté fusionnel, je ne ressens pas d’obsession « néfaste » vis à vis de mes projets. Écrire n’a en ce sens jamais été une drogue pour moi, ni toujours un plaisir, mais la seule façon de vivre. Là où y se pose la question de l’obsession c’est plus en rapport à certains personnages et à la place qu’ils prennent. Écrire c’est plus le moyen de redonner à chacun son espace propre. J’aurais sans doute l’occasion d’en reparler ~
      Du coup, j’ai une écriture plutôt très consciente qui va chercher à révéler les zone de déni plutôt qu’à les aménager.
      Mais paradoxalement, ce texte fait exception, puisque je l’ai vraiment écrit en « transe » (je n’aime pas trop cette expression qui ne me convient pas trop), disons dans un état second, et je ne l’ai redécouvert complètement qu’à la fin du NaNo 2016 quand j’ai collecté l’ensemble des mots que j’avais écrit. Donc je ne sais pas d’où il vient ou revient, mais de loin, c’est sûr.

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :