Un œil sur le Premier Tableau du Chœur des Oiseaux

Cet article fait suite à ma rapide présentation du Chœur des Oiseaux et a pour délicate mission d’expliciter quelque peu le Premier Tableau (ou premier tome) de ce diptyque romanesque.

Les vieilles familles sont comme les vieilles demeures qui les abritent. Elles sont faites de vastes ramifications, de couloirs où bourgeonnent des portraits de fantômes têtus, épinglés pour la postérité, les paupières lourdes. Leurs murs ont une mémoire qui garde tout : l’ombre des défunts, les cris des naissances, les impacts de balles et les promesses tenues muettes. Elles sont de vivants tombeaux pour ceux qui en font partie.
Arcade et Joshua ignorent tout de cela lorsqu’ils décident de réclamer une part illégitime dans l’héritage de leur paternel et espèrent que la menace d’un scandale public pourra convaincre leurs demi-frères, situés du bon côté du mariage, de signer quelques chèques. Mais ils se rendent rapidement compte que ce n’est pas qu’à la pugnacité des héritiers en titre qu’ils vont avoir à se confronter, mais aussi à l’omniprésence et la démesure d’un père mort, assassiné, qui pourtant règne encore sur ses terres, ses secrets et ses fils.
Tous ses fils.

 

Le Premier Tableau des Oiseaux est un portrait, ou plutôt une tentative de portrait. Et comme tout portrait, il parlera davantage de ceux qui le peignent que de celui qui est peint. Celui-ci, c’est Caleb, duc de Primaël de son état, diplomate aux méthodes douteuses mais efficaces et ambassadeur impérial du bout du monde, il fut un explorateur, un navigateur, mais aussi un grand comédien et virtuose de la manipulation. Cet homme-là fut un héros, mais voilà qu’un jour, il est assassiné lors d’un duel. Au lendemain de sa mort, commence à se répandre sa légende noire à base d’infanticide, d’inceste, de sorcellerie et de haute trahison.

Il revient alors à ceux qui lui ont survécu de tenter de reconstituer, chacun à sa façon, l’image et l’histoire de cet homme, le mystère que Caleb a laissé. Ceux-là, ce sont ses deux fils légitimes, Andrea et Léandre, mais aussi l’un de ses frères, son faux-jumeaux : Armaël. Ce qui n’est pas une tâche aisée, car il leur faudra affronter les mensonges et secrets du défunt autant que les leurs.

C’est là que vous vous dites : d’accord mais quid d’Arcade et Joshua, qu’est-ce qu’ils foutent là ? Ils sont donc les deux fils illégitimes de Caleb, qui apprennent l’identité de leur père fortuné à la mort de leur mère, et c’est par eux (et par l’avarice d’Arcade ~) que l’on approche cette histoire.

 

L’architecture du drame :

La première particularité de la structure narrative de ce Premier Tableau est qu’elle n’est pas chronologique. Elle obéit à une architecture en trois parties, correspondant aux trois points de vue masculins que nous allons suivre, et à une logique et progression thématique propre à chacune de ses parties. Toutes questionnent l’absence de Caleb, cherchent son amour et tentent d’annuler sa disparition.

  • Il y a tout d’abord LÉANDRE, le fils cadet, celui qui hérite d’un père dont il doit faire le deuil pour accéder lui-même à la paternité, tout en démêlant le dangereux bordel de sa relation à son frère aîné qui, lui, a été rayé de l’ordre de succession. À travers ses souvenirs et la géographie des lieux de sa mémoire, il s’engage dans un périple identitaire, architectural et politique.
  • La deuxième partie donne la parole à ANDREA. Je dis la parole mais il faudrait dire la plume : il écrit. Je dis qu’il écrit mais je devrais dire qu’il crache : son venin et sa culpabilité. Fils aîné, il est celui qui a tué et maintenant s’enterre dans son crime. Pour lui le temps s’est arrêté dans la lourdeur de ce geste. Son seul enjeux et de se faire reconnaître, encore et encore, et de convoquer à nouveau son procès.
  • La dernière partie découvre ARMAËL, le faux-jumeau de Caleb. Artiste sensible et malade, c’est du fond de sa cellule capitonnée qu’il monologue. Il répète sans fin, en boucle, il exalte une image et une histoire de son frère mort, lui invente une immortalité, une vérité différente par le verbe et la folie jusqu’à occulter la réalité de sa mort. Sans doute en mourra-t-il.

Là dedans, se faufile l’enquête des fils illégitimes, sous forme de chapitres intermédiaires qui rempliront la fonction du chœur témoin, chère à la tragédie grecque (le titre de ce roman est d’ailleurs une référence assumée au deuxième stasimon de l’Electre de Sophocle).

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Memories de Felipe Solano

Quelques mots sur les thématiques abordées :

Maintenant que vous voyez à peu près de quoi ça parle, voyons un peu ce que cela essaye de dire.

Tout d’abord, la thématique la plus évidente est celle de la famille, celle qui a un nom trop grand, et un passé trop lourd. Je reste, dans ce Premier Tableau, dans une généalogie exclusivement masculine (bien qu’il y ait des personnages féminins qui agissent et sont présentes, elles n’ont pas réellement de voix propre dans ce tome-ci où elles n’apparaissent qu’à travers le regard que les hommes ont sur elles ; il leur faudra attendre le Deuxième Tableau pour s’en émanciper totalement !). Ici, donc, on est dans l’intériorité des hommes comme d’une première question que pose le diptyque entier sur l’identité sexuelle et la perception des genres.

La thématique de l’identité est également centrale à travers la question de l’émancipation, de l’aliénation et de l’héritage : comment on s’individualise, comment on appartient à soi-même, à une lignée, à un clan ; comment on succède à l’autre, comment on en hérite, qu’est-ce qu’on détruit, qu’est-ce qu’on garde ; qui l’on tue et qui l’on aime ?

Il sera également beaucoup question du langage, de la fiction et du mensonge. Du tissage verbal qui crée, recouvre, révèle ou rend fou.

Et à travers ces différents aspects thématiques, j’ai pris conscience que le point nodal de ce tableau était la mort, le deuil et la perte. C’est, en quelque sorte, une vaste histoire de fantômes, pour moi comme pour les personnages de ce roman.

 

 

S’il est certain que les Oiseaux ne s’apparentent pas tout à fait à une lecture qui donne la joie de vivre, j’espère tout de même que ce regard sur le Premier Tableau vous aura rendu curieux ! Je n’aurais certainement pas l’occasion de parler du Deuxième Tableau de si tôt, mais j’aurais à vous souffler deux mots à propos de mes personnages et de mes avancements ~

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7 commentaires sur “Un œil sur le Premier Tableau du Chœur des Oiseaux

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  1. J’aime beaucoup le parallèle vieilles familles / vieilles pierres des demeures de tes premières phrases d’accroche du résumé. Cela me parle beaucoup et me rappelle aussi les douloureux souvenirs du moment où il a fallut vider la maison de ma grand mère après son décès. C’est intéressant que ta première partie soit un huis-clos essentiellement masculin lorsque la seconde sort de la famille pour aller vers la cité, et en mettant à l’honneur les femmes (non, je n’ai pas hâte du tout de rencontrer Lénore, médisance éhontée ! )
    Arcade et Joshua mettent les pieds dans un sacré nid de guêpes, n’empêche xD

    Aimé par 1 personne

    1. Quand je me suis rendue compte de cet « inversement » des valeurs habituelles, à savoir que la sphère féminine est plus souvent perçue comme appartenant au monde intérieur et domestique, et celle masculine plus tournée vers l’extérieur et la cité, j’ai été assez soufflée. Je ne mesure pas encore tout à fait les répercussions, ou plutôt les implications que ça va avoir concrètement, d’autant plus que j’ai encore du mal à visualiser précisément la structure du second Tableau, mais ce qui est certain c’est que la résolution sera intense pour moi. Si le prologue commence avec la mort d’une femme et l’histoire d’un homme, il se peut que l’épilogue soit le commencement de l’histoire d’une femme par la mort d’un homme.
      Oh, rassure toi, Lénichou sera là dès le Premier Tableau avec Andrea ~
      Et non, définitivement, Arcade et Joshua ne savent pas dans quoi ils se sont empêtrés !

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  2. Tout ça a l’air franchement passionnant. Les histoires de famille ont toujours cette aura de mystère qui les rendent attirantes, intéressantes, bouleversantes. Il me semble que tu as là matière à un très beau roman, et je dis ça en toute sincérité, sans exagération ni complaisance. Bon courage pour la phase d’écriture !

    Aimé par 1 personne

    1. Et ce qu’elles ont d’extra ses histoires de famille, c’est qu’on se rend compte qu’on en a tous dans les greniers ~
      Je te remercie pour ton soutien et ton appréciation ! Y a de la matière, en effet, maintenant faut parvenir à mettre cela en forme ^^ Mais j’y travaille !

      Aimé par 1 personne

      1. C’est vrai que quand on creuse un peu, on a tous dans nos tiroirs des histoires de famille qui continuent de peser sur les générations suivantes. C’est vraiment passionnant !

        Aimé par 1 personne

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