Une lecture : Le Maréchal absolu de Pierre Jourde

Le Maréchal absolu règne sans partage sur la « république » fictive d’Hyrcasie. Mais la fin de ce règne despotique approche : sa capitale est assiégée, et l’on veut sa peau. Il ne lui reste plus que son fidèle et déglingué secrétaire particulier, Manfred-Célestin, à la fois masseur, homme à tout faire et à tout entendre au moment où le tyran se confie sur sa vie, ses amantes, ses anciens amis qu’il a tué, ses ennemis qui le tueront, sur la décrépitude et sur le pouvoir absolu qu’il a tenu entre ses mains.

Lorsqu’il est pris, coincé dans ses souterrains au milieu de ses poupettes, et pendu, survient un nouveau narrateur : le véritable Maréchal. Oui, car l’autre n’était qu’un double, un sosie. Le vrai faux Maréchal mort, voilà que le vrai prépare une reconquête fabuleuse de son histoire et de son territoire.

Le Maréchal absolu est un roman total. Un roman monstrueux, mégalomane, démesuré. D’une part par sa taille mastodontesque qui a de quoi faire pâlir les lecteurs les plus aventureux, d’autre part par la densité et la fureur de son écriture alternant entre fresque grotesque et maniaque, monologues démentiels et délirants, récits d’espionnages, jusqu’aux catacombes de la pensée aveuglée et déçue par le jeu cruel de la fiction et du réel. Le tout sur fond du terrible effondrement d’un non moins terrible régime dictatorial et militariste.

Encore une dernière petite chose...

Ce vaste et savoureux programme nous est servi par un enchâssement endiablé de récits où se succèdent narrateurs, complots, souvenirs et idéaux perdus. Qui croire ? Il y en a bien, des narrateurs de bonnes volontés, à la retraite, le cerveau et la mémoire en voie de dissolution au milieu des fictions géniales et paranoïaques, et des effacements des inquiétants Services du Maréchal. Puis il y a les autres, ceux pour qui la vérité est un vêtement trop petit, trop étriqué et déchiré. L’Hyrcasie est un pays en ruine, à l’Histoire dévastée, qui perd la tête au milieu des lambeaux d’un rêve cruel, excessif et déchu.

Le pouvoir absolu, je l’ai désiré. Il n’était pas pour moi, pas pour ceux de mon espèce et de mon origine, dès avant leur naissance voués aux basses besognes. Mais je l’ai eu, et j’ai voulu conquérir le monde. J’ai voulu que, en regardant la carte, j’y mesure les territoires immenses sur lesquels s’étendait ma domination, et que j’y réalise que dans tous les lieux mentionnés, pour chacun des habitants, j’étais le chef. Qu’il n’y ait aucune conscience que je ne hante, par la haine, la crainte ou la dévotion ; que j’alimente les cauchemars ; que par la propagande mon image, ma parole, mon corps se diffusent dans le corps du territoire ; que l’on vienne me toucher pour guérir et me supplier pour vivre ; que la mort, le bonheur, le malheur de millions d’êtres dépendent de mon seul bon vouloir ; que je décide des lois qui les régissent, du tracé des routes qu’ils empruntent, de la forme des bâtiments où ils vivent et travaillent, du contenu des journaux qu’ils lisent, du prix de ce qu’ils mangent ; que je devienne tout à la fois le Père, l’invité permanent au repas de famille, le Grand Ancêtre, le portrait au-dessus de la table, le fiancé secret de toutes les jeunes filles, le rêve des enfants, le moi profond de n’importe qui ; qu’à force de s’étendre sur le pays, de le pénétrer, de se diffuser en lui, mon esprit se fasse chair.

Mais cela ne sert à rien, Manfred.

Outre le pouvoir absolu et la figure du dictateur, Pierre Jourde convoque dans ce roman l’obsession du jumeau, du double et du dédoublement. Au milieu des truchements de ses sosies, le Maréchal oscille sur lui-même, distend son image, tend à la dangereuse (ou salutaire) disparition, au doute et au vide absolu.

Et au milieu des écroulements narcissiques divers et des mensonges, l’inquiétante figure de Gris. C’est en cela que Le Maréchal absolu est un roman total, plus que sur sa forme et son poids de papier : c’est un roman au cœur des vertiges romanesques. Il interroge dans un mouvement radical le pouvoir et la folie qui se tiennent derrière toute fiction. Avec une épaisseur troublante, l’auteur et ses personnages arpentent et finissent par errer dans cette distension des histoires, des versions, des complots, des récits… Errer avec la décrépitude de leur corps, à retracer sans cesse l’ombre d’une réalité jamais atteinte autrement que par une nouvelle tentative de fiction. Un bon roman, nous dit Pierre Jourde, c’est un roman qui va venir déchirer nos fictions. C’est ici la question que pose Le Maréchal absolu : où est le vrai ?

Cette question est servie par une écriture jouissive, impeccablement posée, capable du plus lourd, du plus las, du plus truculent, du plus incisif. J’ai cependant pu déplorer quelques longueurs et quelques perditions dans les méandres des organisations secrètes et militaire à la botte ou en avance sur le bon Maréchal. Mais un lecteur à toujours le droit de sauter des pages, n’est-ce pas ?

 

Et vous ? Oserez-vous chercher le vrai dans le faux ? Avez-vous déjà questionné le pouvoir du Maréchal ? Me recommandez-vous d’autres livres de cet auteur ?

 

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