Guide d’appréhension des personnages de roman à l’usage de ceux qui ne les créent pas #1

 »Pas de pied, pas de cheval ». Nonobstant qu’il s’agit là de rappeler à quel point le ferrage des équidés est primordial à la qualité de la monture, cet adage s’accorde pour moi, avec quelques petites contorsions, à l’écriture romanesque : pas de personnages, pas de roman.

Et donc voici un article qui traitera d’une approche possible des personnages – la mienne –  et de leur non-création (ou création inconsciente). Je le diviserai en deux parties pour des soucis évident de digestion légère ~

 

Mes personnages et moi : qui-êtes-vous-et-comment-êtes-vous-entrés-chez-moi ?!

Sur le forum d’écriture sur lequel je suis admin, on m’a demandé une fois comment je m’y prenais pour créer des personnages si « réalistes ». Ça aurait pu être flatteur si j’écrivais des romans réalistes si j’avais été en mesure de répondre quelque chose d’intelligent à cette question, mais ce ne fut pas le cas. Parce que, la vérité, c’est que je n’ai pas la moindre idée de comment je crée mes personnages et, pour tout dire, je ne suis même pas certaine que leur création ait quoi que ce soit à voir avec ma volonté. L’absurde fit que je répondis : la meilleure façon de créer un personnage, c’est de ne pas le faire.

giphy+(30)

Ma réalité, c’est que mes personnages, je les rencontre. Ils arrivent un jour, surgissant d’un angle de rue, de la brume sur un quai de gare, frappant à la porte, me tendant mes lunettes que je cherchais, et ils s’installent. Je les détaille, puis ils se mettent à me parler, à me raconter leur histoire. Et plus ils parlent, plus ils existent en moi, car je les y reconnais. Ils sont comme des vies oubliées qui se mettent un jour à germer dans ma conscience, alors que leur création a très certainement eu lieu bien en amont de cette dernière. Comme disait l’autre, on ne rencontre que ceux que l’on a déjà rencontré.

Chaque rencontre est donc unique, et mes personnages ne se présentent pas tous de la même façon. Certains sont tout de suite très bavards, d’autre très pudiques, certains sont clairement là pour se jouer de la situation. Souvent, pourtant ils arrivent avec un nom. C’est souvent la première chose que je sais d’un personnage, son nom.

Et après ça, je les ai entre les hémisphères H24. Ils vivent en moi, je porte leurs voix, j’en suis hantée.

Si c’est vrai que c’est dans l’acte d’écrire que l’on découvre réellement ses personnages et qu’on se trouve en présence de leur altérité, il peut être profitable de faire durer ces rencontres préliminaires. Prendre un peu le temps de se connaître, de se faire confiance parfois. Pour moi en tout cas, c’est une composante importante de mon approche de l’écriture : j’ai besoin d’avoir une relation avec mes personnages avant de les laisser m’embarquer dans leurs histoires. J’ai besoin d’avoir réussi à saisir quelque chose d’eux, quelque chose de leur essence et de la dynamique qui les anime. J’ai besoin de les connaître et de les comprendre, à défaut d’avoir la sensation démiurgique de les avoir créés.

certificate(2)

 

Les petits « outils » indolores qui vont suivre ne remplaceront donc pas l’expérience de l’écriture, mais ils pourraient vous aider à appréhender vos personnages et à pousser plus loin vos réflexions à leur sujet. Certains peuvent être utilisés en amont pour aider à les rencontrer, d’autres seront plus pertinents au moment de la réécriture pour mesurer leurs évolutions. Tous ne correspondront pas forcément à votre propre façon d’approcher vos personnages, aussi je vous invite chaleureusement à partager, vous aussi, vos petits rituels de communication ~

 

Une fiche personnage : quand, et pourquoi faire ?

Avant, je faisais plein de fiches personnage que je ne finissais jamais. Et pourtant, elles étaient belles ! Mais le fait est que ça ne correspondait pas à ma méthode de rédiger ces fiches en amont de l’écriture, et ça ne me servait strictement à rien, si ce n’est à procrastiner grassement ! Je me suis rendue compte que ces fiches n’avaient pour moi rien à voir avec la création ou l’exploration de mes personnages, vu que je les remplissais froidement et bêtement avec ce que savais déjà, mais que ça ne m’aidait pas à saisir plus loin la réalité du personnage. En fait, la fiche était un lieu de dépôt et de fixation très impersonnel. Comme quand on parle de quelqu’un en s’appuyant sur un dossier à son nom, au lieu de parler directement avec lui. Et il ne s’y passait rien de nouveau tant que je ne pouvais pas mettre ces fiches en rapport direct avec les surprises, expériences et enjeux de l’écriture.

En réalité, une fiche n’est absolument pas, pour moi, un outil de « création » du personnage, et je crois que c’est une erreur de commencer par cela et que ce n’est pas en remplissant une fiche qu’on peut obtenir un personnage ex nihilo dans ce qu’il a de subjectif. Sans doute parce que cela manque de dynamisme, d’éprouvé et de voix propre. Tout ça, il faut en avoir une idée pré-existante, en passant du temps avec son personnage. En revanche, l’utilité d’une fiche peut apparaître plus clairement entre le premier jet et la réécriture, lorsqu’il faudra saisir et clarifier l’évolution et le parcours des personnages à travers le roman, et identifier les éventuelles incohérences ou zones d’ombre. C’est un outil de travail plus synthétique qu’exploratoire, dans ma façon de l’envisager en tout cas !

Pour ceux qui aiment les fiches et qui fonctionnent avec elles, dans l’après-coup ou autrement, je vous partage ici mon propre modèle. Évidemment, c’est un modèle qui répond à mes besoins spécifiques, vis-à-vis de mes projets de romans. Il est toujours nécessaire de le reprendre à votre sauce si vous souhaitez qu’il vous soit utile ~

____________________________________________________________

FICHE PERSONNAGE (version .pdf)

____________________________________________________________

Capture
Capture de la fiche personnage d’Arcade.

Leurs histoires avant votre histoire :

Un jour, votre personnage est né, puis il a été bébé, puis enfant, adolescent, adulte, parent à son tour ? Il a vieilli, et peut-être est-il mort. Je pense qu’il est très important d’explorer ça au travers de la rédaction d’une biographie. C’est tout bête, mais je parle bien d’une rédaction, pas simplement d’une frise peuplée de dates clefs. Car quand vous écrirez cette biographie, vous allez être forcés de réfléchir aux tenants et aux aboutissants, aux liens qui se créent et aux états d’âme et d’esprit que traverse votre personnage. Il ne sera plus simplement question d’évènements, ça ne pourra plus être uniquement factuel, tout devra se mettre en lien, et donc en histoire.

Et vous allez aussi pouvoir vous rendre compte des blancs qui peuvent exister. Il ne s’agit pas de les remplir coûte que coûte avec la première idée venue (genre « il était prisonnier d’un center parc dont il ne trouvait plus la sortie », ou encore « elle avait entrepris des études d’araméen à Lisbonne »), mais parfois juste de comprendre pourquoi ces périodes blanches existent, et pourquoi ce qu’il y a derrière vous demeure un moment caché. S’arracher les cheveux et les sourcils plusieurs jours en tournant autour de ces énigmes est un comportement normal, et plutôt sain. Poser la question à votre personnage directement l’est également, pour peu que ce dernier soit un minimum coopératif.

Il est aussi important de comprendre que cette biographie commence avant même la naissance de votre personnage : au minimum elle commence neuf mois avant, mais, dans certaines circonstances, c’est intéressant de faire un brin de généalogie et de comprendre de quelle histoire est issu votre personnage : comment a-t-il été éduqué, aimé ? A-t-il été désiré ? Comment sa naissance intervient dans la vie de ses parents et de son éventuelle fratrie ? De quelle problématique hérite-t-il des générations qui l’ont précédé ? Ces détails sont, je pense, cruciaux si vous voulez comprendre comment votre personnage envisage sa place au sein de sa famille, de sa société, et même sa place dans le monde.

Capture
Capture de la biographie de Misha.

Vos biographies peuvent faire une page, deux pages, trois pages… Autant que vous voulez ! Et c’est à vous de voir, naturellement, où vous choisirez de l’arrêter. Personnellement, je les arrête sur la situation sur laquelle l’intrigue commence. Je ne vais pas au-delà, car au-delà c’est le roman. Je ne vais pas après non plus. Mais certains auteurs ont besoin de tout savoir sur leurs personnages, donc c’est à chacun de découvrir son fonctionnement !

 

Dans un prochain article, je vous présenterai un questionnaire que Proust n’aurait pas renié, un moyen facile de passer un peu de temps avec vos personnages, ainsi que de deux trois autres petites choses ~

Crédit image à la une : C. Kean
Publicités

9 commentaires sur “Guide d’appréhension des personnages de roman à l’usage de ceux qui ne les créent pas #1

Ajouter un commentaire

  1. Super article ! Je suis entièrement d’accord avec toi concernant les fiches personnages. Pour moi elles sont plus un outil synthétique et mnémotechnique qu’un outil de construction des personnages. D’ailleurs, tu as raison, on ne construit pas un personnage, c’est en partie pour ça que c’est aussi difficile de comprendre ce qui fait un personnage réaliste. Mes personnages, je les ai aussi rencontrés. Ils ont vécu en moi pendant plusieurs années avant que je ne puisse entamer la rédaction, pourtant je n’ai jamais eu l’impression de les travailler. Pendant toute cette période de maturation, je savais qu’ils étaient là, discrets. Quand j’ai commencé la rédaction, plusieurs choses me sont apparues comme par magie, fruit de cette longue rencontre silencieuse. La fiche vient dans un deuxième temps, lorsqu’il faut faire le compte-rendu de cette rencontre.
    Lors du premier atelier d’écriture, Samantha nous avait passé un modèle de fiche de personnage qui rejoint pas mal le tien dans sa construction mais me semble moins détaillé. Je comptais la mettre sur mon blog, ça sera l’occasion.

    Aimé par 1 personne

    1. Hey, merci !
      J’ai toujours été gênée de ce terme de « construction de personnage », pour cette même raison et cette même expérience : je ne construis rien, et je ne travaille pas. Ou alors ce travail n’a rien de quantifiable et prend surtout la forme de questions qui restent ouvertes jusqu’à ce que la réponse se manifeste d’elle-même, « comme par magie ». Ça pose beaucoup les questions « d’où viennent-ils ? » et « qui sont-ils vraiment ? », et ça fait l’économie d’une certaine illusion de toute puissance où on pourrait créer de l’humain en kit comme une nouvelle table basse ikea Schredlbeuk. D’ailleurs je pense que si quelqu’un tente de remplir mon modèle de fiche sans avoir déjà une solide idée de son personnage, il va vivre un grand moment de souffrance et de solitude. Comme tu dis, la fiche est un moment où on est seul et où on rend compte d’une rencontre. C’est moins le cas pour la biographie rédigée, où le personnage semble plus présent, ou vraiment pas loin, et c’est encore bien moins le cas pour les petites astuces que je présenterai dans un second article, où là, il faut être vraiment avec eux, pas au même niveau que dans l’écriture, mais pas loin.
      Il existe en effet une multitude de modèles de fiches, et le mien s’est élaboré en plusieurs années et à partir de plusieurs modèles (de fiches ou d’autre chose). Et je crois que la meilleure technique c’est ça : s’inspirer (car il faut faire entrer une certaine altérité dans la démarche pour que quelque chose en sorte d’intéressant et de nouveau) mais modeler son propre outil (en le créant de A à Z ou en s’appropriant un déjà existant en le modifiant, le présentant autrement..). Mon modèle est en effet très détaillé, mais je le jure, je l’ai simplifié par rapport à sa toute première version ! xD

      En tout cas, j’attends tes prochains articles avec impatience !

      J'aime

  2. J’adore ta façon de voir les choses ! J’aime aussi rencontrer mes personnages, il n’y a rien de mieux. Je fonctionne beaucoup avec la biographie des personnages, mais j’ai complètement oublié de le mettre dans mon article. C’est une façon de résumé l’avant intrigue tout en nous permettant d’apprendre à connaître nos personnages ! 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Oui, puis je trouve que ça aide à se poser les bonnes questions sur le personnage : il arrive là, dans l’intrigue, avec son histoire, mais avec quel bagage et quelles problématiques vient-il ? D’ailleurs, j’aime beaucoup pour cela les débuts de romans XIXèmistes. Il y a toujours cette fausse innocence d’arrivé quelque part et de croiser « par hasard », ce personnage qui sera le héros, avec une sorte de rétrécissement graduel autour du personnage qu’on a réellement l’impression de surprendre dans un moment de sa vie. J’aime ce genre d’approche qui fait bien ressentir que le personnage avait une vie bien avant qu’on ne s’intéresse à lui ~

      Aimé par 1 personne

  3. Je trouve ton approche très intéressante ! C’est vrai que maintenant que j’y réfléchis, pour certains de mes personnages j’ai trop essayé de les « construire » en leur collant un mix de traits de personnalité de façon un peu arbitraire, et le résultat c’est que je n’arrive pas bien à les faire rentrer dans ce cadre, j’ai encore du mal à les cerner. Je n’ai pas vraiment l’habitude de faire des biographies détaillées mais je pense que ça pourrait beaucoup m’aider, alors je note précieusement le conseil !
    Après, est-ce que tu en fais pour tous tes personnages ou seulement pour les 4-5 principaux ?

    Aimé par 1 personne

    1. Quand tu parles du cadre, je crois que c’est normal dans une certaine mesure que tes personnages ne tiennent pas dedans : le principe c’est que dans l’écriture du premier jet tu vas pouvoir les découvrir vraiment. Mais bien sûr, si cela se fait au prix de suites d’incohérences ou si ça coince, ça peut vite devenir problématique !

      Pour ce qui est de la biographie, je la fait pour tous les personnages principaux en détail, et j’en fait des plus légères pour les personnages secondaires. Ce qui fait entre 10 et 15 sur mon projet principal. 😉

      J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :