Une lecture : Le Maître de Ballantrae de Robert Louis Stevenson

1745, en Écosse. Alors que la révolte jacobite divise le pays, au manoir de Durrisdeer, deux frères se disputent. James, l’aîné, le maître de Ballantrae, charismatique et ambitieux, souhaite rejoindre la cause rebelle par opportunisme et goût de l’aventure. Henry, le frère cadet, d’un naturel plus mesuré, juge qu’il serait anormal et trop risqué que son aîné, l’héritier de leur père, ne perde la vie ou ne soit associé aux traîtres en cas de défaite du roi Charles Stuart. Il faut dire qu’à l’époque, les familles nobles tentaient de se placer en gardant l’héritier légitime dans la légalité du roi anglican, et envoyaient leur cadet chez les jacobites. Comme ça, au cas ou… Le destin des deux frères se scelle à pile ou face, c’est James qui partira rejoindre la révolte : et de cette décision, ils auront à se morfondre toute leur vie.

Et en effet, au lendemain de la bataille de Culloden, James est tenu pour mort, et c’est Henry qui se voit contraint de reprendre la place de son frère : il épouse sa fiancée et devient le gestionnaire du domaine familial. Pour tous, c’est un usurpateur pingre et misérable. Mais pour Mackellar, qui entre au service d’Henry en tant qu’intendant, la vérité est toute autre. Et il sera le témoin privilégié de la cruauté du Maître de Ballantrae, qui toujours survit, et toujours revient.

Ce roman est loin d’être le plus connu de Stevenson, qui voit son nom plus immédiatement associé à L’étrange cas du Dr. Jeckill et de Mr. Hyde ou à L’île au trésor. Et pourtant, il s’agit d’une œuvre très synthétique de cet auteur écossais, et que nous qualifierons, par plusieurs aspects, de magistrale.

250px-ThemasterofballantreacoverSynthétique car on y retrouve les grandes ambiguïtés qui ont nourri la vie de Stevenson, qui ne se rencontre plus cette fois-ci dans le clivage psychologique d’un seul homme habité par deux personnalités, mais dans l’opposition des deux frères Durie, l’opposition entre liberté et loyauté, entre aventure et raison.

Synthétique encore dans ce qu’il concentre de l’écriture de son auteur et de son siècle.  À la fois huit clos à la Brontë dans ce manoir écossais de Durrisdeer, tirant par instant sur le roman gothique, et à la fois histoire des voyages et péripéties improbables de James, entre trésors des Indes et piraterie. Le Maître de Ballantrae joue sur les codes des récits imbriqués, et sur tous les délicieux artifices des vrais-faux témoignages qui font le charme de la littérature du XIXème depuis Les Hauts de Hurlevent jusqu’aux nouvelles d’Edgar Alan Poe. Le narrateur principal n’est autre Mackellar, prenant la plume pour rétablir la « vérité vraie » sur les sinistres évènements et la haine terrible qui menèrent les deux frères Durie à la mort (si je puis vous spoiler la première page !). Serviteur loyal de Mr. Henry, empli d’amour et de compassion pour ce dernier, son récit résonne des inquiétudes et des tristesses, mais aussi des colères et des exaltations qui agitèrent le corps et les habitants du manoir familial, et qui allèrent atteindre leur paroxysme le long de l’Hudson, perdues en Albany.

J’étais déjà partiellement acquise à la cause avant même de lire ce roman : c’est bien me connaître que de me recommander des histoires mettant en scène la rivalité fraternelle et des fantasmes ou actes fratricides ! (Mon propre frère va bien, je vous assure ~) Mais alors là… Une claque ! Je dois avouer que ça faisait longtemps que je ne m’étais pas faite autant secouer les puces : la figuration scénique, la justesse de la haine, du sacrifice, celle du sentiment de pitié et la violence inouïe des personnages dans ce roman m’ont frappée au cœur. Mon pauvre Mr. Henry ! Durant toute la première partie du roman, je n’avais plus qu’un seul souhait : entrer dans le livre pour enrouler ce pauvre homme dans une couverture de survie et le protéger de la grande vilaine vie pas belle et injuste qui le molestait sans cesse. Il se dégage un tel tragique de l’histoire de détestation profonde de ces deux frères, une telle cruauté, que des sentiments de pitié et d’impuissance m’ont bousculée durant toute ma lecture. On aimerait pouvoir tout effacer, rétablir une justice, peut-être un dialogue, mais rien, et surtout pas le sang, ne peut défaire ce geste, minime, ce lancé à pile ou face, ni stopper le cours d’un destin tout entier aspiré par la haine.

— Si j’étais vous, Mr. Henry, dis-je, je m’ouvrirais franchement à Mylord.

— Mackellar, Mackellar, dit-il, vous ne voyez pas la fausseté de ma position. Je ne puis révéler d’aussi basses pensées à personne – à mon père encore moins ; ce serait me vouer à son plus profond mépris. La fausseté de ma position, reprit-il, elle est en moi : ma personne n’attire pas la sympathie. Je possède leur reconnaissance, chacun me dit cela ; et je n’en suis pas plus riche ! Je ne figure pas dans leurs esprits ; ils ne sont tentés ni de penser comme moi, ni de penser à moi. C’est là ce qui me perd ! – (il se mit debout, et donna un coup de pied dans une bûche). – Mais il faut trouver un moyen, Mackellar, dit-il, me regardant tout à coup par-dessus son épaule ; – nous devons trouver un moyen. J’ai beaucoup de patience… beaucoup trop. Je me méprise, à la fin. Et cependant, il est sûr que personne jamais ne fut enveloppé dans une pareille trame !

Et il retomba dans sa méditation.

— Courage ! lui dis-je. Elle se rompra d’elle-même !

— J’ai depuis longtemps dépasser la colère, à cette heure, dit-il.

Et sa réponse avait si peu de rapport avec ma remarque, que je n’insistais pas.

Ce qu’on pourrait appeler la seconde partie du roman m’a cependant laissé un arrière-goût de déception. Stevenson a fait le choix de déplacer son intrigue hors de ce huit clos magistralement prenant, et l’élargissement de l’horizon est aller pour moi avec une dissolution de la tension dramatique. C’est ce qui rend Le Maître de Ballantrae sans doute très inégal. On sent que l’auteur à céder à ses sirènes bien-aimées, celles des aventures et des trésors enfouis, mais cette histoire-là n’avait sans doute (et à mon sens) pas besoin de cela, et j’ai personnellement perdu la forte impression que les personnages d’Henry et James avaient eu sur moi jusque là.

Quoi qu’il en soit, et malgré ce qui fut pour moi un petit égarement final, j’ai beaucoup d’admiration pour Le Maître de Ballantrae qui m’a tenue dans un état de tension fébrile tout en me faisant passer par une vaste palette d’émotions fortes jusqu’à son étrange terme. L’écriture y est délicieusement XIXèmiste, évocatrice, facile dans sa fluidité et son rythme qui emporte le lecteur au plus proche de ses capacités d’attente et de son avidité à connaître la suite et à faire le tour de ce drame fratricide. Pour cela, et pour l’exposition psychologique poignante des personnages qui l’habitent, je recommande chaudement la lecture de cet étonnant roman.

 

Et vous ? Connaissiez-vous ce roman ? Songez-vous à le lire ?

 

Crédit image à la une : C. Kean
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