Portrait d’Oiseaux #2 : Caleb

Pour ce deuxième portrait d’Oiseaux, nous allons avoir l’infini plaisir de parler un peu de Caleb. Il était temps, dit-il ~

« Aux ventres noirs des océans : soyez ma seule déroute » :

Caleb m’a trouvée un soir d’octobre 2009 où je rentrais tard du lycée à pied. Il faisait nuit et j’écoutais très exactement The Unforgiven de Metallica. J’avais déjà fait la connaissance de ses deux fils légitimes, Andrea et Léandre, l’année précédente, et lorsque l’image de Caleb s’est installée dans ma tête avec les paroles de cette chanson, j’ai compris que tout serait toujours de sa faute, que ma vie aller devenir singulièrement plus compliquée, et que, désormais, j’avais un roman à écrire, à tout prix.

Quand je le rencontrai les fois suivantes, sur ce trajet familier, c’était un enfant qui marchait pieds nus sur du verre brisé que je voyais. Il le faisait sans rien montrer de sa souffrance. Mon postulat de départ c’était donc ce garçon, capable de tromper la douleur, qui apprend à maîtriser son corps entier comme un outil de précision et de mensonge. Il deviendrait un homme terrible, maniaque, grandiose, cruel ; un matador, un diplomate, un acteur, un musicien. Un pirate.

En effet, Caleb est pour moi un personnage très particulier. Nourri qu’il était par ma déception existentielle, ma découverte de Nietzsche, de Conan Doyle, des grands drames romantiques et de la marquise de Merteuil, il s’est rapidement imposé dans l’équilibre houleux entre génie et désordre. Mais aussi comme un homme sans réelle personnalité, ou plutôt jouant constamment à en changer, de masques en masques, de comédies en tragédies, de catastrophes en triomphes, de mensonges en néant, de ses disparitions jusqu’aux emprises les plus absolues et destructrices. Le « Je » comme fiction totale. Un homme qui n’a pour seule morale que celle de l’océan, pour seule âme un violon et pour seule vérité un crâne noir.

INSPIRATION VISUELLE - CALEB
Tableau d’inspirations visuelles réalisé pour Caleb (1)

Le roi, le pirate et le fou :

Caleb, c’est tout un programme. Il est le grand absent des Oiseaux, le défunt qui, pourtant, est le plus vivace souvenir d’entre tous. Son décès le rend inatteignable, ironiquement insaisissable, alors même que son emprise survit à sa mort. Dès lors, il est une énigme omniprésente pour les personnages autant que pour le lecteur. Il est à la périphérie de chaque pensée, au centre de chaque geste. C’est le point de capiton de toute l’histoire et de tout son langage.

Avec Léandre, c’est à travers son trépas, sous les questions du deuil et de la paternité, que l’on va s’en approcher. Comment devenir père à son tour, et comment succéder, en effet, à celui qui fut pour l’Empire le Pince Miracle, le héros moderne. Celui qui gagna deux guerres sans prendre les armes, celui qui charma l’Impératrice, séduisit un roi, et fit du monde son théâtre d’ombres ? Comment exister sous le poids d’une telle renommée, et face au revers de sa légende noire ? Car au lendemain de son assassinat, les rumeurs se répandent et le clergé s’attache à salir sa mémoire : le Prince Miracle, un tueur d’enfant ! Un bâtard incestueux ! Un sauvage cannibale ! Comment, vraiment, hériter d’un tel homme ?

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Ilse Bing

Pour Andrea, c’est une question brûlante que ce père mort. Le père haï, le père aimé, impossible de vivre s’il est présent, impossible de mourir s’il n’est pas là. Celui qui interdit d’être, celui qui dompte et qui soumet, qui blesse et qui élève. Celui qui joue de ses fils comme des cordes de son violon. En voulant tuer son maître, Andrea n’en est-il pas réellement devenu l’esclave et ce, à jamais, sans aucun espoir de rédemption ? Car on ne répare pas la mort, et quand on tue le père, il ne faut pas être dupe, on tue aussi le fils.

La vision d’Armaël, en revanche, sera très différente, car il ne vit pas le décès de son frère : il vit l’exaltation de son souvenir. Perpétuellement, il encense les aventures qu’il a vécues, la virtuosité de son esprit, les dépassements de son corps, et toutes ses histoires, tous ses mensonges, tous ses costumes, ses grigris, ses terreurs… Combien de vies faut-il pour raconter celle de Caleb ? Et faut-il être fou pour en saisir la vérité ?

Le crâne noir :

Le Chœur des Oiseaux ne permettra donc jamais d’avoir accès au point de vue de Caleb, ni à sa vérité. Il est l’absence, en même temps que le point névralgique de toute l’histoire. Il est ce qui ne peut plus être saisi, et ce qui n’a jamais pu l’être. Et de façon très méta, quand j’écris, c’est lui que j’essaie d’attraper, d’empoigner, de tenir et de retenir. J’essaie comme je peux de m’imposer, et de lui imposer d’exister.

Il y a clairement quelque chose de la fascination chez lui, qui agit jusque sur moi. Ou plutôt qui a agi sur moi jusqu’à former le besoin d’un roman. Une fascination océanique. C’est un élément très fort chez lui, il est lié à cette réalité de la mer, à sa beauté, à sa cruauté, à ce qu’elle a d’insondable et d’inconsolable. À ce sentiment de puissance et d’anéantissement à qui le contemple. À cette terreur d’être par lui englouti. D’y perdre le corps et l’esprit. Pour ça, je ne rate jamais une occasion de monter sur un bateau. Je ne me sens jamais aussi proche de lui que dans ces moments où je suis en mer. C’est une exaltation à chaque fois, un raz-de-marée.

« Tu n’es pas un homme. Tu es le caprice de l’océan. »

Mais je ne le rencontre pas que dans ces moments-là. Dans un ensemble de textes que j’appelle sympathiquement Le crâne noir, je rends compte et raconte mes différentes entrevues avec lui. Ce sont des discussions imaginaires durant lesquelles il corrige, ré-ordonne, se moque, joue l’abattement, m’expose des faits nouveaux… C’est donc un personnage que je vis comme très intrusif et très conscient de ce qui se joue entre nous, ainsi que des enjeux qui sont les miens.

Caleb pose d’ailleurs la question de savoir qui est l’auteur de ce roman. Mais aussi, et j’en parlerai dans un prochain article, la question de qui est le Lecteur. Qui devra lire Le Chœur des Oiseaux ? À qui cela s’adresse-t-il au plus intime de ma nécessité de l’écrire ? Je crois que c’est à lui. Pour ce qu’il représente. Pour l’Absent dont il a pris la place, dont il a rempli le silence et auquel il a donné son nom. Enfin intelligible.

 

Crédits image à la une : Yılmaz Photography
Crédits images (1)  : Yılmaz Photography ; 
Picasso ; inconnus. 
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4 commentaires sur “Portrait d’Oiseaux #2 : Caleb

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    1. Eh, merci ! En effet, la partie qui m’intéresse le plus dans un roman, juste avant le style, ce n’est pas l’histoire en générale, mais les personnages et leur traitement. J’y accorde donc une attention particulière dans mes projets. Je pense qu’ils sont la base de mon langage, en quelque sorte 🙂

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  1. Encore une fois, un plaisir de découvrir un personnage des Oiseaux… et quel personnage ! J’adore le tableau d’inspiration que tu as fait pour Caleb, ça retranscrit bien ce côté mystérieux que tu sembles toi-même avoir des difficultés à apprivoiser. Impatiente de découvrir ce futur roman !

    Aimé par 1 personne

    1. De grosses difficultés oui ! xD Mais je suppose que ça apporte plus de crédibilité au roman : j’en suis au même point que ses fils, je ne sais pas bien à qui j’ai eu à faire ~ C’est le jeu !
      Finalement c’est aussi le propre de Caleb, il pose la question de l’auteur, du lecteur, et du personnage. Son absence omniprésente pose la question de toutes les places, veut-être à toutes les places.

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