Le Lecteur et les autres

Lecture et écriture sont en quelque sorte jumelles pour beaucoup d’auteurs, et il n’est pas toujours évident de savoir laquelle a précédé l’autre tant on les voit marcher ensemble en se tenant intimement la main. Pourtant, mon expérience personnelle de l’écriture m’a conduite à me demander si je voulais être lue, si cela avait du sens pour moi, et pourquoi, et comment, et par qui, et quand…

Cet article s’inscrit assez directement dans le sillage des idées et questions que j’ai pu développer dans un précédent article au sujet de l’identité d’auteur/identité de l’auteur. J’espère pouvoir lier et pousser plus loin ces réflexions qui me semblent, au fond, s’éclairer et s’obscurcir l’une l’autre.

Être ou ne pas être lue :

Faire lire est-il un acte inné et naturel lorsqu’on écrit ? Qu’en attendons-nous en tant qu’auteur ? Ce sont deux questions qui n’ont pas été évidentes pour moi, si tant est qu’elles le soient maintenant.

Quand j’étais petite, j’écrivais beaucoup d’histoires mais n’en faisais lire aucune. Elles restaient bien à l’abri, précieusement, dans des cahiers et des feuillets que j’étais la seule à ouvrir et parcourir. C’est au collège que j’ai commencé à partager ce que j’écrivais, d’abord avec mes plus proches amis, puis à ma mère, puis à mon instituteur de CM2 avec qui j’avais gardé contact. Mais ces premiers lecteurs étaient avant tout des outils pratiques : mes amis lisaient parce que nous écrivions ensembles pour créer notre univers de jeu, ma mère corrigeait (et relit toujours) mes fautes (même sur ce blog), et je cherchais à savoir si c’était bien auprès de cet instituteur, en le plaçant quelque part comme tiers critique dans mon rapport à l’écriture. Je n’ai pas eu le retour que j’espérais de sa part, qui aurait été un retour éditorial, et, cependant, c’est à lui que je dois ma première expérience de ce que c’est que d’être lue par des lecteurs. Il m’a en effet demandé la permission de faire lire mon manuscrit à ses élèves. J’ai accepté, et je crois que depuis les malheureux n’y coupent plus d’une année à l’autre. Ce n’est bien sûr pas pour ses qualités littéraires que ce manuscrit est au programme dans une classe de CM2 de Seine et Marne, mais pour montrer qu’on peut être un enfant et parvenir à achever un roman. Ce texte n’aura pas été tout à fait inutile s’il a pu faire passer ce message-là !

Plus tard, toujours au collège, je faisais lire chapitre par chapitre un autre roman aux gens que je n’aimais pas. Choix de lectorat paradoxal s’il en est, mais je trouvais ça grisant de leur montrer l’écart qu’il y avait entre la personne que j’étais à leurs yeux et ce que j’avais véritablement en tête. Ils subissaient donc mes histoires de meurtres et de pactes avec le Diable. Et pour une raison obscure, ils en redemandaient.

Au lycée, je continuais sur cette même voie, mais en découvrant qu’avec internet, je pouvais étendre le procédé à des inconnus. Et je ne m’en suis pas privée. Je crois que c’est une période à laquelle je faisais lire comme on montre un trophée, le bout de viande qu’on aurait réussi à arracher à une bête monstrueuse après l’avoir regardée bien droit dans les yeux. J’attendais qu’on regarde. Je crois que je me fichais assez qu’on me dise que c’était bien ou mal écrit. Je voulais susciter autre chose. Choquer sans doute. Secouer mes angoisses en les inoculant à autrui. C’était un rapport violent, presque sadique, à la présence du lecteur sur mes textes. Une nouvelle est venue clôturer ça, cette période, cette recherche, et peut-être aussi, plus simplement, mon adolescence.

Le fait de n’avoir rien écrit pendant quatre ans m’a sans doute poussée à me repositionner vis-à-vis des certitudes que je pensais avoir sur ce que je voulais écrire, sur ce que je voulais faire éprouver aux lecteurs, et même sur l’acte de faire lire. C’était devenu douloureux à imaginer et très lointain. C’était devenu dangereux, mais pour moi cette fois-ci. L’écriture était devenue une menace permanente.

Quand j’ai recommencé à écrire, c’était pour Le Chœur Oiseaux. Et l’enjeu était de taille. Écrire ce roman a toujours été impératif, et j’étais bien heureuse, en un sens, de me dire que je n’étais pas prête à le faire. Tant qu’on rêve son roman, on est à l’abri de son écriture. Mais quand il faut écrire, lui faire face et lui sacrifier ce qu’on a, lui sacrifier jusqu’à son propre idéal, alors ça devient très angoissant. Comment savoir si on parvient à faire honneur à ce roman ? Si on est à la hauteur ? Et quand on écrit comme pour livrer le dernier témoignage avant l’oubli, comment parvenir à transmettre à l’autre toute l’intensité et toutes les nuances de cette expérience ?

J’ai commencé à faire lire les Oiseaux en août 2016, sur le forum Histoires de Romans où j’avais mes marques, pour voir si mon écriture était encore compréhensible. Il m’a fallu deux mois pour sauter le pas. Après quatre années d’isolement, voire d’anthropophagie, à quoi pouvait bien ressembler ma plume ? N’était-elle pas devenue monstrueuse ? N’était-elle pas défigurée par son enfermement et son silence ? Il fallait que je sache si d’autres personnes pourraient entendre et voir ce que j’entends et ce que je vois, si ça pouvait tenir et être partageable. Et aussi, si ça pouvait intéresser quelqu’un d’autre que moi. C’était en quelque sorte devenu important, urgent, et il y avait quelque chose de l’ordre de la course contre la mort. Ça n’a pas suffi, bien évidemment, et ça m’a amenée à me poser beaucoup de questions sur ce que j’attendais véritablement d’un lecteur.

La dette et le Lecteur :

Peut-on écrire pour les autres sans écrire pour soi ? Peut-on écrire pour soi sans écrire pour les autres ? Vaste question que celle qui tente de comprendre pour qui l’on écrit.

Je me la suis posée plusieurs fois, et pour moi, cette question est au croisement de plusieurs considérations : celle de la dette, celle du commanditaire et celle du bruit de l’arbre qui tombe sans témoin.

Pour qui est-ce que j’écris ? Ma première réponse a été très immédiatement pour mes personnages. Je ne reviendrai pas en détail sur mon rapport à mes personnages, cela a déjà fait l’objet d’un article que je résumerai ainsi : j’entends leurs voix, je vois leurs gestes, je comprends leurs pensées, leurs vies et leurs morts, et j’ai le devoir d’en témoigner. C’est une question de dette. J’écris pour qu’ils ne soient pas oubliés, mais aussi pour mettre fin à leur exil en leur rendant leurs histoires et leurs places dans le roman. C’est donc aussi pour moi, pour me libérer de cette dette, et pour donner un corps littéraire à ces voix qui sans cela me hantent. « Pour qui j’écris » devient donc dans une première intention : à qui profite le crime ?

Écrire comme une séparation, pourquoi pas, mais il y a l’idée que ce qui était en moi doit devenir autre. On peut vite retomber sur la métaphore de la grossesse dans la création artistique lorsque l’on parle ainsi. Et je crois que c’est là que, pour moi, intervient ce que j’appelle le Lecteur.

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Stephen King, dans son Écriture, souligne le fait que l’on écrit tous pour une personne spécifique. Cette personne peut-être réelle ou imaginaire, ce peut être un autre, ou soi-même en tant que nous sommes tous, en partie et à plusieurs niveaux, étrangers à nous-mêmes. Le fait est que l’écriture médiatise un message, il y a donc toujours un phénomène d’adresse, une recherche d’altérité plus ou moins lointaine. Et cette personne, cet Autre recherché, tient lieu de commanditaire. Sa présence créée par elle-même la nécessité de l’adresse et du médium. Sa présence ou son absence, mais pour ressentir l’absence il faut déjà avoir ressenti la présence. C’est de là, je crois, que vient la pulsion d’écrire.

Pour le moment, de Lecteur, je n’en ai qu’un, et en écrivant Le Chœur des Oiseaux c’est lui que je veux satisfaire. C’est Caleb, dans sa forme romanesque, mais je suis assez consciente que c’est un glissement et je sais assez ce qu’il y a sous la chair des Oiseaux pour ne pas être totalement dupe de ce qui se passe lorsque je dis cela. Ce Lecteur est très paradoxalement l’objet à saisir et l’objet qui doit saisir. Une préhension mutuelle et des rôles en miroir, entre Auteur et Lecteur. Je ne serai pleinement Auteur que s’Il lit et approuve.

L’arbre que personne n’entend tombe-t-il vraiment ?

Peut-on témoigner si personne n’est présent pour recevoir le témoignage ? Est-ce que si je monte sur un rocher pour crier ce que je sais et que personne n’entend cela existe ? Le lectorat n’est-il que le témoin passif et malheureux d’une perte immense ?

Je ne suis qu’au début de mes questionnements quant aux lecteurs, les autres, vous peut-être. Et cela demeure pour moi très énigmatique. Je suis, il faut dire, encore assez loin d’avoir un rapport avec des lecteurs au sens large. Ceux qui me lisent jusqu’à présent sont davantage des compagnons de route, d’autres auteurs qui suivent ce roman depuis les coulisses, des critic partners. C’est assez difficile pour moi de savoir ce que j’attendrais de la rencontre avec des lecteurs étrangers. Je crois que j’aimerais juste qu’ils reçoivent ce que je transmets. Ce que j’attends c’est qu’ils puissent me dire : quand j’ai lu, moi aussi j’ai vu et entendu ces fantômes dont tu parles. Ils existeront, et plus uniquement et fragilement arrimés à ma mémoire et la survie de mes os.

Ce sont là les attentes que j’imagine alors que je suis encore en plein dans la rédaction. Mais qu’est-ce que l’on attend lorsque l’on a fini un roman ? Lorsqu’on le publie par une voie ou une autre ? Quelle rencontre possible pour l’auteur ? N’y a-t-il pas toujours un sentiment de manque à être lu par d’autres ? L’écriture n’est-elle pas éternellement une parole orpheline ? Je n’en sais encore rien, et c’est un vaste continent qu’il me reste à questionner !

 

Et vous qui écrivez, qui est votre Lecteur et qui sont les autres ? Qu’attendez-vous lorsque vous faîtes lire vos textes ? Est-ce facile pour vous ? Quelle serait ou quelle a été la plus belle remarque que l’on vous ait faîte en retour ?

 

Crédits images : Grégoire Alexandre
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3 commentaires sur “Le Lecteur et les autres

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  1. Très bon article, qui met au jour des réflexions super intéressantes sur la place du lecteur dans le processus d’écriture.
    De mon côté, je n’ai pas trop de difficultés à faire lire mes textes. Et pour cause : depuis que j’ai commencé à écrire, je l’ai toujours fait sur des fora, où je partageais mes textes dès la fin de la phase d’écriture. Du coup, pour moi, il y a comme un glissement naturel entre le fait de terminer un texte et le fait de l’offrir à la lecture et de récolter des commentaires. Je n’ai jamais écrit « secrètement ». D’ailleurs, l’aspect communautaire de l’écriture est très important pour moi. J’ai l’impression que cela tire ma créativité vers le haut.
    Ce que j’en attends ? Des avis, tout bêtement. Savoir ce que ma plume a provoqué chez les autres. Savoir ce qui a marché, et ce qui a moins convaincu. Un peu de soutien, aussi. Quant à la plus belle remarque que l’on m’ait faite, je crois que c’était sur l’un des mes poèmes. On m’a dit que j’étais « une poète du voyage », et ça m’a beaucoup marquée.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour ton retour sur ton expérience de la lecture Elodie ~
      Il semble y avoir quelque chose de tranquille dans ton rapport au lecteur et de très confiant. As-tu déjà eu des expériences négatives ?
      Je n’irai pas jusqu’à parler d’un aspect communautaire dans l’écriture pour mon cas, mais disposer d’un petit groupe de penseurs critiques au cours de l’écriture et accompagner l’écriture d’autres auteurs ouvrent en effet beaucoup de pistes de réflexions !
      C’est une belle remarque en effet ! Très pertinente avec ton projet de recueil de poésie 😉

      Aimé par 1 personne

      1. Oui, je me reconnais dans ce rapport de sérénité au lecteur. Peut-être parce que mes lecteurs sont un groupe bien défini de personnes, que je connais depuis longtemps et en qui j’ai toute confiance. En-dehors de mon forum, je fais finalement peu lire mes textes.
        Je n’ai jamais eu d’expérience vraiment négative. Le pire, quand on poste ses textes sur Internet, c’est sûrement l’indifférence, or j’ai la chance d’avoir ce noyau de lecteurs qui me sont fidèles. C’est sûrement pour ça que je ne me suis jamais aventurée sur d’immenses fora très impersonnels.

        Heureusement, je n’ai encore jamais eu à faire face à des commentaires haineux ou tout simplement négatifs. Je reçois souvent des commentaires constructifs – ce qui n’est pas la même chose, et j’ai appris à les chérir.

        Peut-être que le mot « communautaire » est un peu exagéré, mais j’avoue que je n’en trouve pas de meilleur pour décrire mon expérience. Au début, je n’écrivais que dans le cadre de défis communs, de thèmes tirés au sort… toujours des événements organisés sur mon forum pour l’animer. Je n’ai eu de projet et d’envie que beaucoup plus tard. Pour moi, ç’a été hyper important car quelque part, écrire au milieu d’autres gens a tracé pas mal de chemins dans mon esprit.

        Aimé par 1 personne

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