Roman et divan #0 : L’avant séance

Pour ceux à qui ça aurait échappé, je suis en master 2 de psychologie. Si vous avez eu l’occasion de poursuivre des études en vous y impliquant, vous savez les déformations intellectuelles que cela engendre, et puisque dans mon cas le mal est fait, je me suis dit qu’il pourrait être intéressant de mettre à profit les connaissances et éclaircissements que mes études de psychologie m’ont apportés en matière d’écriture en essayant des les partager avec vous.

Le but ne sera pas de vulgariser la psychanalyse pour le plaisir d’essayer de le faire, ni de la transmettre sauvagement, mais bien de faire naître de sa rencontre avec l’écriture et l’élaboration d’un roman un certain nombre de réflexions et de questions (car les réponses ne sont jamais aussi intéressantes que les questions, qu’on se le dise !).

Psychologie et psychanalyse : la même chose ?

La psychologie désigne l’ensemble de l’étude du fonctionnement psychique humain et des connaissances en matière de comportements et de processus mentaux. Elle se divise en plusieurs branches qui vont avoir différents sujets d’étude, différents modèles et différents types d’interventions (psychologie clinique, psychologie sociale, neuropsychologie, psychologie du travail…)

La psychologie clinique est un gros sous-embranchement réunissant les approches qui ont pour but commun d’être thérapeutiques. C’est la situation « classique » quand on dit qu’on va « voir un psy ». Cependant, comme il y a une grande variété de patients, de lieux de rencontre, de pathologies, de souffrances psychiques et de psy, il y a une grande diversité d’approches. La psychanalyse est l’une d’entre elles (et plus encore ~).

On va maintenant profiter de cet article introductif pour essayer de voir d’où elle vient, de quoi elle parle, et casser quelques préjugés et idées reçues au passage.

Vous avez dit Sigmund Freud ?

Le big daddy de la psychanalyse, c’est bien évidemment ce bon vieux Sigmund Freud (1856-1939), qui excite toujours autant l’opinion publique semble-t-il ~

Pourtant, malgré la fréquence à laquelle il est cité pour telle ou telle raison, c’est quasiment systématiquement à mauvais escient ou pour lui faire dire le contraire de ce qu’il a dit (comme quoi, se renseigner avant de parler ça prend du temps ~). Parce que le problème principal avec la psychanalyse, c’est qu’elle jargonne grave. Ou plutôt non, Freud n’a pas voulu qu’elle jargonne et il a cherché à utiliser des mots usités, courants, connus de tous dans son environnement linguistique. Mais avec les traductions et dans un contexte historique qui a changé, le vocabulaire psychanalytique s’est déconnecté d’un sens usuel pour devenir une sorte de langue étrangère. Aussi, par exemple, le sens psychanalytique du mot « pervers » n’a que peu à voir avec l’idée que vous vous faites de la perversion. Et il faudra rester attentif à cela.

freud
« Parfois un cigare n’est rien d’autre qu’un cigare… Naaaaaan, j’déconne ! »

Alors, Freud, c’était qui et il a fait quoi ? Freud était médecin de formation, et c’est lorsqu’il travaillait à Paris avec Charcot auprès de patientes hystériques qu’il émet l’hypothèse d’une étiologie traumatique d’origine psychique (et non pas lésionnelle) à l’hystérie. Lorsqu’il s’en retourne à Vienne, le bon docteur Freud poursuit ses études sur l’hystérie en appliquant la méthode thérapeutique apprise auprès de Charcot : l’hypnose et la suggestion. Mais il perçoit vite les limites de cette méthode : au bout d’un moment, les symptômes reviennent, sans compter les patientes insensibles à l’hypnose. Agir sur le symptôme et non sur la cause ne lui paraît plus suffisant, et c’est de la clinique-même, auprès de ses patients, que Freud va tirer l’idée de la talking-cure. En effet, un jour, une patiente s’agace de l’entendre parler et lui dit en substance de la boucler trois secondes, car elle a des choses à dire. Freud accepte cette position d’écoute et non plus de tout savoir qui est d’ordinaire la position du médecin vis-à-vis de son malade, et à partir de là, il va en entendre de belles ~

La cure de parole se met donc progressivement en place comme méthode d’investigation et de traitement, et avec elle c’est aussi une autre vision du symptôme qui apparaît. Car dans ce que les patients évoquent, dans les associations qu’ils font, le symptôme prend sens et se découvre détaché d’une réalité historique : il ne suffit pas d’un évènement traumatique extérieur pour qu’il y ait formation de symptôme. Ce n’est pas un lien de causalité aussi linéaire, car il n’existe pas, pour le psychisme, qu’une seule et unique réalité que serait la réalité objective, mais il y a également une réalité subjective propre à chacun, qui peut à elle seule faire trauma. Par exemple, vous ratez un examen, c’est une réalité extérieure qui est embêtante mais pas dramatique. Mais en fonction de l’importance subjective que vous donniez à votre réussite, ça peut vous envoyer au sixième sous-sol. L’appareil psychique peut être la source de son propre traumatisme et, dans ce cas de figure, le symptôme devient comme un monument dans la psyché, symbole d’un évènement passé traumatique, qu’il soit réel ou fantasmatique.

« Admettons qu’un chercheur arrive dans une région peu connue, où son intérêt est éveillé par un vaste amas de ruines avec des restes de murs, des fragments de colonnes et de tablettes portant des caractères effacés et illisibles. Il peut se contenter d’examiner ce qui se trouve à découvert, puis de questionner les habitants peut-être à demi barbares demeurant dans les environs, sur ce que la tradition leur a transmis de l’histoire et de la signification de ces restes monumentaux ; il peut consigner leurs informations et continuer son voyage. Mais il peut aussi procéder autrement ; il peut avoir apporté avec lui pioches, pelles et bêches, il peut engager les habitants à travailler avec ces outils, s’attaquer avec eux à l’amas de ruines, ôter les gravats et à partir des restes visibles découvrir ce qui est enfoui. Si le succès couronne son travail, les découvertes parlent d’elles-mêmes ; les restes de murs font partie de l’enceinte d’un palais ou d’un trésor, les fragments de colonnes s’assemblent en un temple, les nombreuses inscriptions découvertes, qui par un heureux hasard sont bilingues, révèlent un alphabet et une langue dont le déchiffrage et la traduction donnent des informations inespérées sur les événements du passé, à la mémoire desquels ces monuments ont été érigés. »

C’est ainsi que Freud fut amené à arpenter ce nouveau continent qu’est l’inconscient. Et ce qui vaut pour le symptôme va se retrouver dans la vie « normale ». Votre vie psychique a sa propre réalité, dont une partie vous échappe, et elle se défend autant d’elle-même que de l’extérieur. Si tout se passe bien, il n’y a pas de formation de symptôme au sens pathologique du terme, car vous vous auto-régulez gentiment au travers de rêves, d’actes manqués, et de votre activité fantasmatique.

Quant à la question « Freud est-il dépassé ? », la réponse ne tient bien évidemment pas en « oui » ou « non ». Il est certain que la société évolue et avec elle la vie psychique des individus :  nous ne vivons plus dans la société bourgeoise de la fin du XIXème siècle, et nous n’en avons plus la morale ni le mode de vie. De nouveaux schémas sont donc à prendre en compte. De plus, s’il s’est très largement penché sur les troubles qu’on appellera névrotiques, ses travaux sur la psychose furent très incomplets et assez plaqués sur le modèle des névroses. Heureusement, la psychanalyse ne se limite pas à Freud et de nombreux psychanalystes se sont chargés de proposer d’autres modèles ou de compléter celui de Freud (Klein, Winnicott, Bion, Aulagnier, Anzieu… ou encore ce filou de Lacan !) Mais sur son aspect métapsychologique, le modèle freudien continue d’être pertinent comme support de réflexion, une partie de ses intuitions théoriques ont pu être confirmées par les neurosciences et la psychopathologie psychanalytique esquissée par lui colore encore la psychiatrie. La psychanalyse est toujours un modèle théorique parmi d’autres, elle aussi avec ses réussites et ses limites, et elle continue de s’écrire et d’évoluer.

Guide de survie en territoire analytique :

Outre la consigne de survie la plus basique qui consiste à gazer avec un insecticide puissant les psychanalystes sauvages qui surgiraient des hautes herbes, voici quelques brèves notions clefs pour s’en sortir efficacement.

La psychanalyse a pour postulat principal que notre Moi (le gars en nous qui essaie de faire son chemin dans le labyrinthe de la vie) n’est pas pleinement accessible à notre conscience, et qu’il n’est même pas le seul maître à bord, car il doit négocier et faire avec deux autres instances psychiques que sont le Ça (le gars qui fait ce qui veut quand il veut sans se soucier de rien) et le Surmoi (le gars très à cheval sur le règlement). Découle de ce postulat l’aspect dynamique de la vie psychique, car il existe une conflictualisation permanente des rapports entre instances (Moi/Ça/Surmoi) du fait de leurs exigences souvent contraires les unes par rapport aux autres, et du mouvement entre les différents systèmes (conscient/pré-conscient/inconscient) séparés par la censure.

Le fantasme ne mord pas et il est partout. L’activité fantasmatique est ce qui nous différencie le plus clairement des cailloux en terme de vie psychique, et c’est notre capacité à élaborer des scénarios plus ou moins réalistes dans notre tête et à imaginer ce qui n’existe pas réellement. Le fantasme s’inscrit par et dans le désir, tout comme le symptôme et le rêve. C’est parce qu’il y a désir qu’il y a fantasme, et qui dit désir dit aussi défense. Mais qu’il soit conscient ou non, on comprend rapidement que l’activité littéraire a tout à voir avec le fantasme.

Et comment parler de psychanalyse sans parler de ce qui la rend complètement incompréhensible et déconnante pour les profanes ? La sexualité.

giphy

Il faut dire que le terme de sexualité en psychanalyse ne veut pas dire ce qu’on entend par sexualité dans la vie de tous les jours (j’avais prévenu). D’ailleurs, il serait sans doute plus correct de parler du sexuel plutôt que de sexualité. La sexualité est au sexuel ce que le conscient et à l’inconscient : c’est à dire que la sexualité n’est que la partie émergée du sexuel qui lui représente l’ensemble de ce qu’est l’activité de liaison psychique. Les rapports sexuels ne sont qu’une petite part de cette activité, et le sexuel, finalement, c’est tout ce qui va faire qu’on investit ce qui nous entoure, ce qui nous intéresse, les personnes qu’on aime, etc. Et ces investissements et liaisons sont rendus possibles par ce qu’on appelle la libido, qui s’en va et qui revient.

Si vous êtes curieux par nature et voulez en apprendre plus, je vous conseille la chaîne de Mardi Noir qui met en scène, de façon décalée, pas mal de concepts psychanalytiques avec sa série Psychanalyse toi la face.

Roman et divan, un mariage heureux ?

Freud définissait la psychanalyse comme une méthode thérapeutique, mais avant cela comme un procédé d’investigation des processus mentaux. Il écrivit d’ailleurs énormément sur les applications possibles de la psychanalyse à d’autres domaines que celui de la clinique, et tout particulièrement à celui de l’écriture. Freud était fasciné par les écrivains et disait de certains d’entre eux qu’ils avaient saisi intuitivement ce qu’il avait découvert au cours d’un long travail minutieux.

Difficile également d’ignorer les rapports majeurs qu’entretiennent psychanalyse et littérature : il suffit de citer la première phrase de la Recherche de Proust, ou les expérimentations d’écriture automatique d’André Breton pour comprendre les intrications, l’influence et la connivence qui existe entre elles. Après tout, toutes deux travaillent différemment une même question : celle de la nature humaine, voire celle de la nature du moi.

Encore, l’auteur quand il écrit n’est jamais loin de lui-même, ni de sa propre vie psychique, et la psychanalyse peut être un miroir de ce moment-là.

Ce billet est donc un préambule pour une série d’articles qui traitera des apports que je perçois entre écriture et théorie psychanalytique. Je vous rassure, le but ne sera pas toujours de faire un exposé de vulgarisation conceptuel comme j’ai essayé de le faire ici pour planter le décor, et j’essaierai de centrer au maximum ces questions autour d’une réflexion avant tout créative et littéraire.

Ainsi, le prochain article Roman et divan parlera sans doute des rapports entre rêves et roman, ou peut-être des différentes structures psychiques, des personnages, et de l’effet que cela peut avoir sur le choix de la voix narrative ~

Si vous avez des questions et remarques particulières quant à la psychanalyse ou la psychologie de façon plus générale, ou un sujet particulier que vous aimeriez que je traite, n’hésitez pas à m’en faire part !

Crédits images à la une : C. Kean
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4 commentaires sur “Roman et divan #0 : L’avant séance

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  1. Eh bien, je dois dire que je suis assez curieuse de ce que peut donner ce rapprochement entre théorie psychanalytique et écriture de roman. Je n’y connais pas grand-chose (et ne m’y intéresse pas en temps normal – conséquence du traumatisme que m’a causé la lecture de Freud en prépa) donc j’attends avec impatience, je suis sûre qu’avec toi je vais apprendre plein de choses. 🙂

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    1. J’espère être à la hauteur !
      En tout cas c’est un traumatisme assez commun lorsque des gens (comme des profs de philo) tentent de faire étudier Freud. Parce qu’en général eux-même en ont une compréhension assez limitée, et parce que c’est un enseignement déconnecté de toute clinique alors que la psychanalyse c’est avant tout un aller-retour permanent entre la rencontre avec les patients et la théorie, ce n’est pas un système philosophique, ni un référentiel de commentaire littéraire ou artistique inerte. Les réflexions que je veux proposer me sont d’ailleurs venues de ma propre cure analytique, mais aussi de la recherche que j’ai effectué à ce sujet l’an dernier et durant laquelle j’ai rencontré plusieurs auteurs pour m’entretenir avec eux des questions que je me posais sur le lien roman/psychanalyse. Sinon, jargonner et gargariser la psychanalyse telle qu’elle est écrite n’a que peu d’intérêt ~

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  2. Eh bien ! J’ai hâte, moi aussi, de lire cette série d’articles ! 😀 Ça promet d’être passionnant !
    Est-ce que ça va reprendre la théorie de ton mémoire de l’année dernière ? J’aurais vraiment aimé lire cette partie, si c’est encore possible ^^

    Aimé par 1 personne

    1. Je vais me baser sur les différents axes de mon mémoire pour certains articles oui, notamment le rapprochement entre le travail du rêve et le travail du roman, puis sans doute sur la modélisation métapsychologique de l’écriture que Paul-Laurent Assoun a proposé et sur laquelle je m’étais appuyée. Après nous verrons ~

      Aimé par 1 personne

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