Une visite : nocturne au Louvre

Voilà maintenant une semaine que je me suis réveillée un matin avec l’irrépressible besoin d’aller au Louvre. Aller au Louvre, oui, mais pas n’importe comment non plus : y aller de nuit. Certaines nécessités prenant parfois la figure d’une envie soudaine, j’ai choisi non sans plaisir d’y céder ~

Je vais mettre ce besoin sur le dos des romans que j’écris, bien évidemment, car avoir pour personnage un architecte aristocrate crée des attentes esthétiques que mon studio ne parvient pas tout à fait à satisfaire. Et, outre les Oiseaux et l’exigence de leurs inspirations, le Louvre est également un lieu-personnage fort dans L’Enfant Roi. Enfin, s’il me faut encore une excuse, c’est un musée duquel je me sens très familière et qui a marqué mon enfance par certaines de ses œuvres et par l’œuvre qu’il est en lui-même. Un musée comme un point de gravité, comme un lieu de fascination éternelle, jusqu’à son nom parfait et lourd d’évocations : Louvre. Mais heureusement, on peut aussi s’y rendre sans alibi !

J’avais l’idée, ce soir-là, que j’allais y chercher quelque chose. Dans la nuit, en errant au hasard de ses galeries, j’allais remonter une trace passée, celle des images qui se sont inscrites durablement dans mon imaginaire et qui, quelque part, ont influencé et influencent encore ce que j’essaie de dire avec des mots. Une sorte de pèlerinage intime, pictural et intuitif, que je me propose de conserver et de partager ici.

J’ai commencé comme toujours par me diriger vers la galerie des peintures italiennes, après avoir salué rapidement la Victoire de Samothrace (la politesse avant tout ~). Les premières salles correspondaient parfaitement à la nourriture que j’étais venue quérir : il s’agissait des peintures religieuses du début de la Renaissance, où l’on oscille entre obscurité et dorure, entre portrait et icône. Alors que je suis en pleine correction de mon chapitre deux, c’est exactement ce que je veux incorporer et décrire dans l’âme et le corps de l’un de mes personnages : ces corps et ces âmes-là, peints sur bois, où dévotion et macabre se côtoient.  Botticelli y remet un peu d’humanité et de fraîcheur avec sa Vierge à l’Enfant où se glisse le regard naïf de Saint Jean Baptiste.

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Saint Jean Baptiste. De Vinci (1513 – 1516)

Puis, je suis tombée avec la plus agréable surprise sur un autre Saint Jean Baptiste, celui de De Vinci cette fois. J’avais complètement oublié qu’il se trouvait là ! Les visiteurs, toujours assez nombreux dans ce coin-ci, se pressaient pour voir sa consœur, qu’il semble d’ailleurs assez malicieusement pointer du doigt. Son sourire m’a toujours semblé bien plus ambigu et équivoque que celui de Mona Lisa, mais aller, il faut bien que l’art ait un visage !

 

Est ensuite venu le thème du terrassement et, avec lui, deux tableaux de Raphaël qui me sont très chers : Le grand Saint-Michel et Saint George et le Dragon. C’est sans doute la suspension du geste mortifère qui exerce sur moi une fascination profonde et me tord le ventre. Le Dragon sera-t-il finalement épargné ? Ce geste finira-t-il un jour d’abaisser son mouvement ? Et pourquoi les corps ne sont-ils jamais aussi beaux que lorsqu’ils s’apprêtent à donner ou recevoir la mort ?

Cette même question est revenue lorsque je suis arrivée devant la première représentation du combat de David et de Goliath. Il ne faut pas chercher bien loin pourquoi, dans L’Enfant Roi, David s’appelle David. Tout est là, dans ce motif puissant où tout se mélange : voix, images, sensations, contes millénaires… Autour d’un simple nom et d’un geste terrible. Néanmoins, je n’ai pas trouvé tout à fait mon compte au Louvre pour cela, malgré les efforts de Volterra, Guido Reni et Manfredi pour figurer cette disproportion des corps. Mes toiles favorites restent à Viennes et à Rome, et sont de la mains du Caravage.

Je me suis perdue un moment avant de me souvenir que la toile que je cherchais se trouvait dans un petit bout de galerie derrière la Joconde. L’aile de gauche était en travaux, mais heureusement, elle ne se trouvait pas là (contrairement à la Mort de Sardanapale que je n’ai pas pu voir, tristitude). Le temps de contempler la chute de reins qui n’en finit pas de L’Odalisque d’Ingres, et me voici devant celui que je suis venue voir. Le serment des Horaces de Jacques-Louis David. Trois frères, enlacés dans un mouvement, les bras tendus vers les armes que leur tend leur père pour défendre Rome. Les femmes en pleurs n’ont pas réussi à retenir mon regard, ni ma compassion. Il n’y avait que ces mains, ces armes, ces jambes, ces regards fraternels. Je me suis assise longtemps devant eux, mais il est resté un silence qui m’échappe encore.

Qu’à cela ne tienne, le temps de me perdre encore et me voilà rendue devant l’un de mes tableaux favoris : Le Tricheur à l’as de carreau de La Tour. Impossible, je crois, de ne pas sourire devant ces regards tendus et la complète ignorance du petit-bourgeois qui ne voit rien venir ! La triche est un sujet qui ne manque jamais d’attirer ma joyeuse complicité ~

Mais il y avait aussi ses toiles éclairées à la lueur vacillante d’une chandelle, où le traitement des ombres et de la lumière témoigne immédiatement de l’ascendance du Caravage. Je crois que si ces tableaux me plaisent autant, c’est qu’ils sont très proches de ma façon d’écrire et d’envisager l’aspect scénique du roman. Ou, en tout cas, de ce que j’essaie de rendre perceptible de ce que j’expérimente dans l’écriture, à travers l’intensité des clairs-obscurs et à travers la minutie des gestes trahissant la tension.

Je n’ai pas fini de cogiter autour de cette question que soulève pour moi la rencontre de la peinture et de l’écriture. Ce n’est pas anodin, en effet, si je ne parle pas de « tomes » mais de « tableaux » lorsque j’évoque la structure des Oiseaux. Peut-être que cette temporalité qui se fige autour d’un élément, d’un détail, d’un geste, est ce qui me parle le mieux de l’acte et de son langage.

Ma visite s’est terminée par la recherche effrénée d’une sculpture dont je ne connaissais ni le nom ni l’artiste, mais dont j’avais lu la description dans un bouquin. Après tout, « Louvre et roman » était le thème de la soirée, alors autant pousser le vice jusqu’au bout ! Verdict ? Je suis repartie bredouille, mais l’aventure en valait pleinement la peine ~

Pour finir, il y a énormément d’autres œuvres à admirer au Louvre, je ne vous l’apprends pas, et c’est à chacun d’y trouver son chemin à chaque visite ! J’espère que le mien, ce soir-là, vous aura plu et vous aura donné envie d’aller y faire un tour, ou un détour ~

 

Je me demande d’ailleurs quelles sont les œuvres picturales qui vous ont le plus touché et marqué ? N’hésitez pas non plus à me raconter une visite, au Louvre ou ailleurs, qui vous a apporté quelque chose de nouveau, ou d’ancien, à penser et repenser dans votre vie. 

 

Crédits image à la une : Le Serment des Horaces, Jacques-Louis David.
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11 commentaires sur “Une visite : nocturne au Louvre

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  1. Coucou ☺ !
    Voilà une balade picturale et scripturale, noctambule mais noble en mots, intelligente avec élégance, pensive avec sourire, partagée et cela fait plaisir. Quand tu veux C.Kean serais partant pour une nouvelle promenade ☺♫♪☺ !

    {Je partage sur FB!}

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    1. Merci de ta lecture ~
      Oh, j’espère que tu n’auras pas peur de braver l’abysse ! Mais comme tu as déjà sondé celui du portrait, je ne m’en fait pas trop 😉
      Ce sujet m’intéresse énormément, comme tu l’auras deviné !

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  2. Jolie visite !

    De mon côté, (sans grande surprise) je m’arrête plus volontiers dans les galeries préhistoriques : les os, les reconstitutions, les premiers arts, ça me parle beaucoup. Il y a le Musée National de Préhistoire pas loin de chez moi (aux Eyzies-de-Tayac), une mine d’or ^^

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  3. (Le fait que tu utilises l’expression « tristitude » me remplit encore plus d’affection à ton égard 😉 )
    J’adore le Louvre ! J’aime beaucoup les musées de façon générale mais, comme pour toi, celui-là a quelque chose de vraiment familier, il y a certaines salles que j’ai tellement parcourues que je sais exactement où trouver chaque tableau, c’est un peu comme la maison.
    La salle que je préfère entre toutes, c’est celle des tableaux de Claude Lorrain, avec ces paysages magnifiques et leur lumière éblouissante de lever ou coucher de soleil. Mais j’aime beaucoup tous ceux que tu cites aussi ! ça me donne envie d’y retourner …

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    1. Je comprends ton sentiment ! Le département des antiquités grecques me fait aussi cet effet de petit salon privé, dans lequel on a ses petites habitudes ^^
      Je vois de quelles toiles tu parles ! Penses-tu qu’elles t’aient influencée d’une certaine manière dans ton imaginaire et ton écriture ?

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      1. Je ne sais pas si ce sont les toiles qui m’ont influencée, ou bien si ce sont mes goûts personnels qui m’ont poussé à les aimer tout de suite … Un peu des deux sans doute 🙂 En tout cas c’est sûr qu’il y a un peu de cette ambiance dans mon roman !

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  4. J’ai du mal à avoir de l’attirance pour les musées (et j’en ai un peu honte car je sais qu’ils sont des puits de culture merveilleux), et d’ailleurs je ne suis jamais allée au Louvre. Mais j’aime cette idée que tu ailles y chercher une ambiance, une inspiration pour l’écriture de ton roman. Je suis sûre que cela s’y ressentira 🙂

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  5. J’aime beaucoup l’idée de ce compte-rendu de visite. On sent que le Louvre est un endroit très vivant pour toi, ça donne envie d’aller s’y perdre. Ça fait une éternité que je n’y suis pas retournée, mais j’en ai des souvenirs très précis. Notamment l’image d’étudiants en art qui faisaient des croquis des statues. Ils m’ont toujours fascinée. En ce qui me concerne, j’avoue avoir été marquée par la visite du musée Marmottan. J’aime beaucoup les œuvres de Monet, elles m’inspirent énormément.

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