Roman et divan #2 : du rêve au roman

Si vous aimez discuter avec des écrivains et que vous leur demandez de temps en temps « comment as-tu eu l’idée de ce roman? », il y a fort à parier que vous ayez déjà entendu la réponse suivante : « tout a commencé avec un rêve… »

Cette observation récurrente sera l’occasion (oserai-je dire) rêvée de continuer ma série d’articles Roman et divan ! (Et oui, j’étais vivante depuis tout ce temps ~)

Interprétation du rêve et psychanalyse :

Le rêve, « c’est la voie royale de l’inconscient », écrivait Freud en 1900, dans son Interprétation du rêve. Cette œuvre est un pilier central de l’élaboration de la psychanalyse, certains diront même que ce n’est qu’à partir de ce livre que l’on peut réellement parler de psychanalyse. Mais pourquoi rêve et psychanalyse sont-ils si intimement liés ?

La question de l’interprétation du rêve se pose comme suit : quel sens à le rêve pour le rêveur tel qu’il le raconte. Il ne s’agit pas en effet d’interpréter les rêves selon une logique symbolique qui serait universelle ou culturelle, mais bien d’interpréter le rêve comme un phénomène et processus psychique particulier. Il ne s’agit donc pas de dire que si vous rêvez d’un placard c’est que vous avez envie de retourner dans le ventre de votre mère, ni que rêver d’un flamant rose arrivant par la gauche sera un signe de bonne fortune, mais de se demander ce que le rêve vient dire d’un conflit interne dans la façon dont le rêveur s’en souvient et le raconte.

Car c’est le rêveur qui, le premier, interprète son rêve en en faisant le récit. Le psychanalyste, lui, essaie d’entendre ce qui affleure de ce récit, c’est-à-dire le fantasme conflictuel et généralement inconscient qui s’y est glissé sous un déguisement.

Le rêve est en effet un processus par lequel la vie psychique règle ses comptes en se jouant de la censure. Et pour pouvoir se jouer de cette censure, il faut ruser, transformer, déformer, travestir les éléments et désirs inconscients. C’est au prix de ce travail créatif que le désir trouve une forme d’accomplissement en passant outre la défense pour parvenir à la conscience. En d’autres termes, c’est un compromis.

Dès lors, on va pouvoir parler du contenu manifeste du rêve (le discours transformé du rêve) et du contenu latent (le réel discours inconscient).

Le travail du rêve et le travail du roman :

Le travail du rêve a donc pour fonction et effet la déformation d’un contenu latent (la pensée du rêve, les restes diurnes) en un contenu manifeste, déguisé, apte à passer la censure et, par ce procédé parvient à la réalisation d’un désir. Dans L’interprétation du rêve, Freud définit les différents mécanismes participant à ce travail psychique : la condensation (plusieurs représentations s’agglutinent en une), le déplacement (une représentation hérite de la charge affective d’une autre représentation), la figuration (la mise en images du rêve) et l’élaboration secondaire (la façon dont le rêve se scénarise et se raconte).

N’est-ce pas là le même travail qu’effectue le roman ?

Si nous reprenons notre définition du travail du rêve et que nous la projetons sur le travail psychique de l’écrivain, nous arrivons à cette idée que ce dernier joue avec son activité fantasmatique et déguise son « secret » au cœur de la structure de son œuvre. On ne crée pas ex nihilo. Rêve et roman se nourrissent et jouent de cette vie fantasmatique, plus ou moins inconsciente, mais toujours créative. Et en étudiant un à un les mécanismes à l’œuvre dans le travail du rêve, il s’avère plutôt aisé de leur donner une correspondance directe avec différentes étapes de l’élaboration romanesque.

  • La condensation, qui permet de réunir plusieurs représentations en une seule, se retrouve dans la mise en intrigue du roman. C’est ce qui aboutit à la formation de thèmes et de personnages. Nos inspirations, les petites choses qu’on a vues, éprouvées, tous ces morceaux de nous ou d’autrui ou d’untel tendent à se regrouper sous des formes hétéroclites, jamais le même mais jamais tout à fait étranger. Laplanche nous dit par ailleurs que ces représentations condensées se chargent d’une addition des affects associés aux représentations isolées. Ce qui nous donne une idée de la force d’attachement affectif que certains auteurs développent envers leurs personnages.
  • Le déplacement permet à l’accent et l’intensité d’une représentation de se détacher d’elle pour se poser sur une représentation moins intense. L’investissement d’affect se déplacerait ainsi d’une représentation à une autre le long de la chaîne associative, ce mécanisme ayant pour fonction de protéger la représentation sensible de l’affect. Là encore, il n’est pas difficile de deviner le rôle d’un tel mécanisme au cours de l’élaboration latente du roman, particulièrement autour de la figure des personnages. Mais on peut aussi le trouver dans tous recours à des objets ou éléments symboliques. L’intrigue elle-même, si l’on accepte le postulat d’un conflit inconscient entre désir et censure à l’œuvre chez l’écrivain, ne serait-elle pas le déplacement et la sublimation d’un tel conflit ? Une façon fabuleuse de le raconter autrement et d’y apporter une résolution fictive, mais non moins effective ?
  • La figurabilité du rêve se retrouve et se transmet dans le roman. La rêverie, qui dispose de cette capacité de voir, de penser la représentation en image, existe chez l’écrivain qui visualise ce qu’il écrit ou ce qu’il va écrire, mais aussi chez le lecteur. L’image se transmet dans l’écriture. On pourrait même dire qu’en ce sens écrire, c’est décrire. Les lieux, la scénographie, les corps sont rendus en image par les mots, sur un mode évocatoire.
  • L’élaboration secondaire, enfin, tient une place prépondérante dans le travail du roman. Elle est en effet ce qui permet le passage en scénario des éléments de la « pensée du roman ». Ce mécanisme va venir lier et rendre cohérents les éléments latents déformés pour rendre compte de la version finale du rêve comme du roman. Ce qui deviendra ainsi partageable. Le roman prend alors la forme d’un récit manifeste, structuré, écrit avec un style particulier.

Tout se passe donc comme si le roman était, en quelque sorte, le grand rêve de son auteur.

gustav-klimt-the-music_i-g-12-1246-zcft000z

Le rêve dans le roman, le roman dans le rêve

De même que l’humanité n’a pas attendu Freud pour porter un intérêt particulier au phénomène des rêves, les écrivains n’ont pas attendu que l’on compare rêve et littérature pour en sentir l’importance.

Il existe de très abondants exemples de l’omniprésence du rêve dans la littérature (les songes de Pénélope chez Homère, les rêves délirants, fiévreux de culpabilité de Raskolnikov chez Dostoïevski, etc.), utilisés comme dynamique dans la progression thématique ou narrative. On lui confère volontiers un pouvoir prophétique et clairvoyant, ou bien il est une vitrine éclairée de l’intériorité et de la psychologie d’un personnage. Mais le rêve, toujours, fait sens.

Parfois, il est même le sujet principal du roman, à travers l’exploration d’un monde onirique, ou son utilisation politique ou économique.

Nous avons tous des exemples, chez nous ou chez d’autres auteurs, de rêves qui ont précédés ou travaillé le roman. Car nous écrivons à partir de ce qui nous compose et de ce qui anime, et que pour cela nous puisons, sans vraiment le comprendre, dans ce grand réservoir qu’est l’inconscient. Et parfois, il nous envoie une note, un détail, une image, qui nous met sur la voie, qui grandit en idée, qu’on ne sait plus lâcher. Le rêve peut alors devenir cet espace de rencontre créatif, de contact à la lisière du conscient et de l’inconscient, propice au roman. Et si le roman, comme le rêve, est un compromis, s’il a lui aussi un sens propre et intime, alors écrire c’est chercher à en percer le mystère.

Et vous ? Vous est-il arrivé d’écrire un roman suite à un rêve ? Vos personnages rêvent-ils ? Et rêvez-vous d’eux ?

Crédits images : Gustave Klimt
Publicités

10 commentaires sur “Roman et divan #2 : du rêve au roman

Ajouter un commentaire

  1. J’adore ton article! C’est super intéressant…J’ai effectivement déjà fait des rêves qui m’ont donné des idées de romans ou nouvelles. En particulier le prochain que j’écrirai, et qui sera plutôt Fantasy (oui parce que mes rêves sont généralement si farfelus ou bizarres qu’il n’y a qu’en Fantasy que je pourrais les utiliser! 😂). J’ai travaillé à de nombreuses reprises sur des rêves en thérapie et j’avoue que ça me fascine toujours autant de les décortiquer, même quand je ne les comprend pas tout de suite. En revanche je me pose des questions sur l’interprétation qu’on en fait…Je sais que chacun doit se faire sa propre interprétation de ses rêves, sans se référer à de soi-disant significations universelles…Et pourtant je me demande à quel point ces significations, ce « langage universel », nous influence lorsqu’on tente de comprendre nos propres rêves…A force d’entendre que tel élément représente telle chose, est-ce qu’inconsciemment on ne va pas d’office se dire: »Ah mais oui c’est ça! ». Je sais pas si je suis très claire? 😅 Pour te donner un exemple, un jour une psy a analysé un de me rêves. L’un des éléments c’était des soldats qui sortaient du grenier de chez ma grand-mère et venaient m’arracher mon enfant. La psy m’a dit: « Le grenier c’est le lieu où on relègue les choses du passé. L’arrivée de ces soldats signifie qu’il y a des choses que vous avez refoulées et qui vous menacent désormais. » En soi son analyse faisait tout à fait sens. Mais pour le même prix en réalité ce grenier n’avait pas du tout cette signification dans mon rêve et ça faussait complètement l’interprétation…

    Aimé par 2 personnes

    1. Merci Emily ! Contente de d’accueillir par ici 😉
      La question que tu te poses est légitime en effet. Cela dit, ce que tu sais et connais, ton inconscient le sait et le connaît aussi (parfois mieux que toi, ahah !). Ce bain de culture symbolique n’est donc pas présent que dans l’interprétation que tu (ou ta psy) vas proposer, mais dans les éléments dont ton inconscient dispose pour « faire passer la pilule » et fabriquer le rêve.
      Ce qui compte le plus, à mon sens, ce n’est pas d’établir une interprétation qui serait la vérité certaine (parce que c’est souvent trompeur), mais c’est de trouver ce qui fait sens pour soi à ce moment-là, parfois de le construire ou de le déconstruire aussi. C’est le voyage, pas la destination, qui nous met le plus au travail. Et si pour toi ce grenier représentait autre chose, si tu as senti que quelque chose demeurait inexact dans la proposition d’interprétation de ta psy, c’est une belle piste exploration 😉

      Aimé par 1 personne

      1. Effectivement ça se tient…C’est logique au fond (mais bon, moi et la logique! 😅). J’avoue chercher parfois dans cette culture symbolique comme tu dis, lorsque je ne comprends vraiment pas certains éléments d’un rêve…Et je sens directement si la signification proposée résonne en moi ou pas…Parfois c’est le cas, parfois pas du tout…Et puis parfois je ne trouve absolument pas de réponse…Par exemple la symbolique/signification de la baleine, en particulier échouée…Elle est revenue à plusieurs reprises dans mes rêves, d’une façon ou d’une autre, et je ne parviens toujours pas à en comprendre le sens…🤔 Là en écrivant, j’ai un début de piste, car pour moi l’océan a toujours représenté l’inconscient et ce qui y était caché…Je pourrais donc me dire que cette baleine représente un gros morceau refoulé qui est enfin remonté à la surface et vient mourir car j’ai enfin réussi à le gérer…Mais je tique car généralement dans mes rêves ça me brise le coeur de voir cette baleine comme ça, je suis désespérée et je cherche absolument à m’occuper d’elle et à la remettre à l’eau…Si c’était vraiment un truc refoulé que j’avais enfin réglé, je devrais plutôt me réjouir de cette vision…🤔 Bref y a de quoi creuser 😅 Merci pour ton article qui ouvre tant de pistes de réflexion 😊

        J'aime

      2. Elle remonte cette baleine, mais c’est vrai que ce n’est pas parce que tu la vois que tout est réglé. J’espère que tu trouveras comment la comprendre et peut-être la sauver 🙂
        Moi ce sont généralement mes dents qui me posent beaucoup de problèmes dans mes rêves x) Mes dents, et l’un de mes personnages qui semble être la forme privilégiée que revêt mon inconscient quand il décide de verser dans l’humour et de se jouer de moi ~

        Aimé par 1 personne

  2. Un article passionnant ! Le titre m’a de suite interpellé et je ne suis pas déçu. Tes propos sont toujours très clairvoyants, tu maitrises bien ton sujet, c’est certain !
    Aussi, j’aime beaucoup le principe de l’interprétation qui ne se fonde pas sur des perceptions symboliques, lesquelles deviennent lassantes tant elles sont vues et revues. Cette autre approche me semble beaucoup plus pertinente au vu de la singularité et de la complexité de chaque être humain…
    Mais plus encore, je trouve passionnant ce rapprochement à la construction d’un roman. En ce qui me concerne, nul doute que mon inconscient (je ne sais pas si c’est le bon terme à employer) est amplement impliqué.
    Entre autres j’affectionne beaucoup l’un de mes personnages (Hakka). Il est né d’une simple image mentale, pendant un cours de réseau tandis que je m’abandonnais à mes rêveries (l’ennui et la fatigue m’accablaient xD).
    En tout cas ton article invite à la réflexion, à une enquête profonde de ce que sont nos mystères (« le contenu latent », en fait ?). Et à présent je comprends un peu mieux pourquoi l’écriture suscite une telle fascination et un plaisir sans pareil ^^

    Aimé par 2 personnes

    1. Merci beaucoup ! Je suis ravie que cet article t’aies plu, et ton retour me rassure quant à la crainte que j’ai d’être trop « compliquée » et peu compréhensible 🙂 (oui, inconscient semble le bon terme, et le contenu latent est bien le début d’un mystère ^^)
      C’est vraiment ce genre de questionnements intimes que je souhaite partager et engendrer avec cette série d’articles : ouvrir des pistes et poser des questions que chacun peu ensuite s’approprier sur son propre chemin avec l’écriture.

      Aimé par 2 personnes

  3. Intéressant, cet article, contente d’avoir découvert ce blog. 🙂
    Je n’ai pas souvenir de m’être inspirée de mes rêves pour écrire (ils sont bien trop étranges), du moins pas consciemment.
    L’inconscient est en effet un immense réservoir, et je pense que nos textes lui doivent aussi beaucoup. Lors de la relecture d’un de mes romans, j’ai constaté que le lieu choisi (un bureau de poste), sans y réfléchir je croyais (j’aurais tout aussi bien pu placer la scène dans un magasin, ce qu’il fallait, c’était une file de personnes), en réalité, avait dû être décidé par mon inconscient : plus tard, l’un des personnages reçoit un courrier particulier, et ce dernier a été posté par le personnage de la première scène. Je me souviens de ma surprise, de m’être dit « c’est fou, je n’y avais même pas réfléchi, ça c’est écrit presque tout seul ». 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup Olivia, et bienvenue sur mon blog ! Je te réponds tardivement, j’étais à l’étranger, mais ton commentaire m’a fait très plaisir d’autant que je vois exactement de quel genre d’expérience tu parles. Ces moments où tout s’imbrique parfaitement, comme si tout avait été pensé et su d’avance, prennent la forme de petites révélations géniales. Ça m’est aussi arrivé sur le début de mon roman : je ne connaissais pas exactement la raison qui avait poussé deux de mes personnages à ne plus se parler, ni celle qui faisait que tout à coup l’un des deux prenait la décision d’aller voir l’autre. Ce n’est que 3 chapitres plus tard que j’ai pu le comprendre 🙂

      Aimé par 1 personne

  4. C’est super intéressant comme point de vue 😊 Il est très probable que la création littéraire puise considérablement dans l’inconscient.

    Pour ma part, il m’est aussi arrivé de créer en fonction d’un rêve.
    Si on peut comparer rêve et roman, à mon sens, c’est parce que lorsqu’on écrit/créé, on entre dans un état d’hypnose.

    Mon blog se consacre à la création littéraire et ses phénomènes en tout genre ; j’espère sur vous viendrez jeter un oeil 😊

    Au plaisir !

    Aimé par 1 personne

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :